Archives mensuelles : janvier 2014

Bye-bye Père Noël

Cher Père Noël,

Je reprends la plume pour t’écrire, après toutes ces années. Étant enfant, je t’écrivais comme beaucoup d’autres pour te dresser une liste de cadeaux, et j’attendais patiemment le jour de Noël pour aller découvrir tes cadeaux sous le sapin. Avais-tu bien reçu mon courrier ? Avais-tu pu le déchiffrer ? Avais-tu pu trouver tous les jouets dans ton pays si lointain et si froid ? Avais-tu pu passer par la cheminée alors qu’il y avait du feu ? Beaucoup d’excitation, mais aussi beaucoup de questions pour un enfant.

Tu as donc reçu quelques courriers de ma part, il y a bien longtemps. En voici un nouveau, ici et maintenant : ceci est une lettre de licenciement. Père Noël, je vous annonce (je passe au vouvoiement, indispensable pour marquer notre nouvelle distance) par la présente que vous êtes licencié, et ce, pour fautes multiples.

Premièrement, vous avez complètement bidonné votre CV. Vous dites avoir des siècles et des siècles d’expérience, mais en vérité, vous n’êtes arrivé en France qu’après-guerre, avec le plan Marshall et Coca-Cola (voir ici et là par exemple). Vous avez ainsi piqué le poste du petit Saint Nicolas, qui avait une vraie ancienneté dans ce job : son activité est maintenant réduite à quelques régions du nord-est de la France ; c’est moche de piquer le job aux Anciens avec un CV bidonné. Heureusement, vous avez été démasqué par les derniers témoins qui vous ont vu arriver en France, même si depuis leurs repoussantes maisons de retraite ils continuent à vous donner un peu de travail, presque autant par pitié pour vous que pour garder un lien avec leurs petits-enfants. Vous dites être capables de passer par la cheminée, voler en traîneau et distribuer des jouets à tous les enfants du monde (et j’en passe), mais tout cela n’est que mensonges. La seule chose qui est vraie dans votre CV est que vous faites bosser des petits lutins pour vous : ces enfants de pays asiatiques qui bossent pour rien dans des conditions misérables pour fabriquer vos jouets sont, eux, bien réels. Vilain bonhomme.

Je pourrais vous licencier juste pour cette raison ; mais malheureusement il y a plus grave : tous les jours, vous participez à un chantage immonde auprès des enfants : « Si tu n’es pas sage, le Père Noël ne t’apportera pas de cadeaux ». Vous arrivez avec votre CV tout bidonné, et vous vous permettez de faire du chantage aux enfants pleins de vie. Vous, idole des enfants, vous utilisez vos mensonges éhontés pour « dresser » les enfants. Et quel choc pour un enfant quant il découvre que les adultes (et pas n’importe lesquels, ceux qui sont censés le protéger et l’aider à grandir) lui ont menti pendant toutes ces années ! Un enfant qui découvre que pendant toutes ces années il a rangé sa chambre sous la menace d’un mensonge assumé ne peut qu’avoir les boules (de Noël, évidemment). Sans parler de la honte devant les copains quand l’enfant réalise qu’il est le dernier à croire au Père Noël, devenant ainsi pour quelques minutes (voire quelques années) l’idiot du village ? Ceci est tout simplement de la maltraitance psychologique, dont nous gardons tous une trace bien cachée : ne ressentons-nous pas un malaise (certes parfois presque imperceptible, grâce aux lourdes cuirasses que nous portons) lorsqu’on nous dit d’une voix forte avec un sourire en coin « Non, mais tu crois encore au Père Noël ? » ? Cela peut parfois même aller beaucoup plus loin : « Si tu ne te calmes pas, c’est le Père Fouettard qui viendra te voir à la place du Père Noël » ; étant entendu que bien souvent, le Père Fouettard est déjà là depuis bien longtemps (cf. l’excellent bouquin d’Olivier Maurel), et que les 2 personnages ne font qu’un. C’est pas joli-joli, Père Noël.

Troisièmement, vous pourrissez la planète avec cette escalade quantitative de jouets et cadeaux en tous genre. Dans un article du Monde daté du 24 décembre 2013, on peut lire : « […] la France est le deuxième plus gros consommateur de jouets en Europe (chaque année, 243 millions d’objets vendus, 270 Euros de dépense par enfant), dont certains ne sont pas même déballés avant d’atterrir dans les associations caritatives ou à la poubelle« . Je ne cherche même pas à savoir combien de kilomètres ont été parcourus par tous ces jouets, ou bien combien de pétrole a été nécessaire pour fabriquer ces objets. Si vous ne faisiez que pourrir la planète, encore, ça irait : si je devais licencier tous ceux qui pourrissent la planète, plus personne n’aurait d’emploi, moi y compris. Mais vous, en plus, vous mettez en danger nos enfants avec des objets de plus en plus toxiques… Non mais vous avez complètement craqué, Père Noël ? Je préfère croire qu’avec votre âge (pas si vieux que ça, tout de même), vous n’êtes même pas conscient de tout cela… C’est un des effets de l’hyperactivité : on ne prend pas le temps du recul.

A votre décharge, vous procurez beaucoup de plaisir aux parents, qui se font une joie d’être  solidaires face à la foule des jours d’affluence dans les magasins. Après l’angoisse d’avoir réalisé que le cadeau pour tonton Jacques avait été oublié, quel bonheur de constater qu’au moins, on n’est pas le seul / la seule à avoir oublié un cadeau obligatoire, alors qu’on se trouve dans la queue à la caisse du grand magasin, le dimanche, seule journée de repos après une semaine harassante. Cette bousculade dans les rayons et jusque dans la rue, ce « cul à cul » dans les bouchons du 24 Décembre, quels moments de convivialité partagée ! A votre décharge aussi, vous participez très activement au PIB de notre pays : à court terme avec l’achat de jouets, leurs multiples transports, puis, peu après, avec leur traitement en déchetterie ; à plus long terme : traitements médicaux suite aux intoxications multiples, séances de psy pour parler du mensonge, dans le meilleur des cas. Vous faites preuve d’une imagination sans limite : cela fait partie de vos qualités.

J’ai mis plusieurs décennies à vous découvrir, à peser le pour et le contre, mais ma décision est prise : vous êtes viré. Dorénavant, je me passerai de vos services : ouste, je ne veux plus vous voir chez moi. Je garderai les moments de convivialité de chaque fin d’année, mais sans vous. Une convivialité simple, autour d’un feu de bois si possible (il faut bien balancer un peu de CO² dans l’atmosphère, quand même), mais sans sapin (je le laisse dans sa forêt pour absorber le CO² de mon feu de bois) et sans guirlandes, sans repas où on se fait exploser la panse dans un concours de mets qui ont tous moins de sens les uns que les autres. Éventuellement, avec la famille proche, nous tirerons au sort un cadeau circulaire (chacun fait un seul cadeau et ne reçoit qu’un seul cadeau, et l’attribution se fait au tirage au sort), cadeau qui ne devra pas dépasser un montant pré-défini. Un poème, une lettre qui vient du cœur, un dessin, un objet fabriqué par la personne spécialement pour cette occasion, un plat cuisiné avec amour, tout cela peut se faire sans toi, Père Noël. Je reprends le tutoiement pour te dire « bye-bye ». Sans regret.