Anthropocène ?

Ce terme a d’abord été utilisé pour désigner une éventuelle nouvelle ère géologique qui serait « l’ère de l’être humain », succédant ainsi à l’Holocène ; cette proposition est encore en discussion auprès de différents groupes de scientifiques pour décider si c’est vraiment une nouvelle ère géologique (ce qui n’est pas rien) ou pas.

Depuis quelques années, ce terme est de plus en plus utilisé pour désigner les effets néfastes de l’activité humaine, dans leur globalité, sans forcément entrer dans les détails géologiques. Il devient même un raccourci pour parler des différentes crises que nous traversons (climatique, biodiversité, eau, mais aussi sociétale, politique, alimentaire, etc.), avec un arrière-goût d’effondrements possibles voire déjà amorcés pour de nombreux sujets.

Il y a quelques semaines, je suis tombé sur ce magnifique livre de Sabah Rahmani : Paroles des peuples racines. J’y apprends que ces peuples racines (premiers, autochtones) représentent 370 millions de personnes sur Terre, répartis en plus de 5000 tribus dans plus de 90 pays. Oui, vous avez bien lu : il s’agit de presque 5% de la population mondiale, selon l’ONU (au sein même de l’ONU, certains rapports annoncent 476 millions d’individus autochtones, soit plus de 6% de la population mondiale). Ces peuples vivent en harmonie avec leur environnement, qui est sacré pour eux. Mieux que ça : ils sont les gardiens de la biodiversité sur Terre – ils abritent 80% de la biodiversité de la planète.

Ces peuples sont en voie de disparition, eux aussi, victimes de la destruction de leur milieu de vie, de l’assimilation culturelle (si vous n’avez pas encore vu le film documentaire « Schooling the world », de Carol Black, il est urgent de le faire ;-), de génocides, de l’appropriation des terres…

Élargissons encore un peu le zoom : 860 millions de personnes dans le monde sont dans un état d’extrême pauvreté (moins de 1,90$ par jour) pour vivre, dont l’immense majorité est sous-alimentée… Dans notre monde, en 2022, 25 000 personnes meurent de faim par jour, dont 10 000 enfants (soit un toutes les 8 secondes)… La moitié de la population mondiale vit avec moins de 5$ par jour (135€ par mois). Ça picote. C’est plus un anthropocide qu’un anthropocène… Respiration.

Alors il me paraît très injuste de faire porter le chapeau à Sapiens dans son ensemble – c’est tout simplement inexact. Il ne s’agit pas d’un anthropocène, mais plutôt d’un civilisation-cène (par exemple) – qui désignerait la partie des Sapiens qui fait partie de cette civilisation destructrice qui a déployé toutes ses forces depuis la révolution industrielle (et en écrivant ça je suis conscient que les racines de cette civilisation sont apparues bien avant). C’est super confortable de dire et penser que Sapiens est responsable de tout ça – dans « Sapiens », il y a tout le monde, absolument tout le monde – la responsabilité est diluée, voire effacée. C’est un problème d’espèce, point-barre, fin de la discussion.

Non. Sapiens dans son ensemble n’est pas responsable de tout ça – le terme anthropocène est clairement inapproprié. J’ai pris conscience que la biodiversité humaine aussi était massacrée par cette civilisation – ce n’est pas super confortable, mais c’est une réalité. Dorénavant je boycotte ce terme « anthropocène ». Merci à toi Sabah pour cette ouverture, ce cadeau.

Pour aller plus loin :

Sapiens en guerre

Vous pensiez à la guerre en Ukraine ? Je n’ai ni l’inspiration, ni les capacités de parler de cette guerre là. Des gens le font très bien !

Non, la guerre qui m’interpelle aujourd’hui est une guerre plus ancienne, plus large : on peut la nommer sans sourciller « guerre mondiale », tant elle est répandue à la fois géographiquement et idéologiquement. Et pourtant, elle se fait discrète – peu de personnes la nomment pour ce qu’elle est, et elle ne fait pas la une des médias : à peine un petit article de temps en temps, et encore.

Je dis « et encore », car j’ai très rarement lu que Sapiens (une partie de Sapiens, pour être plus précis) menait une guerre systématique contre le vivant. Contre le v-i-v-a-n-t.

Comment se représente-t’on le vivant, dans notre culture ? Vous souvenez-vous de la chaîne alimentaire, ou bien de la représentation de l’évolution à l’école ? Ça ressemblait un peu à ça :

Sapiens-mâle est en haut de la pyramide. Sapiens-femelle un peu en-dessous, quand même, et pas seulement pour la provoc’.

Hors, nous avons oublié (ou jamais vraiment appris ?) où se place Sapiens dans la toile du vivant. Ici et là, des marches du temps profond sont organisées en France et ailleurs. Cette marche consiste à parcourir 4,6km, qui représentent 4,6 milliards d’années d’âge de la Terre. A chaque pas, on parcourt un million d’années, retraçant ainsi l’histoire de la Terre, l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, en passant par le corps. L’essentiel du temps de développement de la vie se passe dans les océans : la vie n’apparaît en surface que vers -800 millions d’années (800m avant l’arrivée de la marche), avec des champignons, algues et lichens (vous ne verrez plus les lichens de la même manière, maintenant ;-)). Quelques autres étapes de surface :

  • Araignées et mille-pattes : -438 millions d’années
  • Abeilles : -250 millions d’années
  • Tortues : -200 millions d’années
  • Éléphants : -7 millions d’années
  • Grands félins : -1,8 millions d’années

Prenez un instant pour vous poser. Vous avez marché 4,6km, ça a mis 3 heures car on marche doucement et on s’arrête souvent pour décrire les étapes d’évolution de la vie. Vous sentez bien vos jambes, et tout le reste. A 1,8m de l’arrivée, après toute cette marche, apparaissent les grands félins. Savez-vous quand Sapiens arrive ? A 30cm de l’arrivée (-300 000 ans). 30cm seulement de la fin. La révolution industrielle ? Un cinquième de mm avant la fin de la marche.

Sapiens, il y a environ 10 000 ans (1 cm de l’arrivée), a décidé que des morceaux de Terre lui appartenaient, et a commencé l’élevage. Depuis 200 ans (0,2mm), c’est une vraie guerre que Sapiens mène contre le reste du vivant, à l’aide des technologies les plus avancées, y compris des armes de destruction massive : ultra-mécanisation de la déforestation, produits chimiques de plus en plus destructeurs, etc., etc. (la créativité de Sapiens est sans limite, y compris pour le pire).

Alors, ici et là, on parle pudiquement, du bout des lèvres, de « chute de la biodiversité », de disparition des populations et des espèces. Voici quelques exemples que vous connaissez sans doute déjà :

Il s’agit d’un massacre. Systématique. Systémique. De tout le vivant. Une guerre sans pitié, sans règles, sans convention de Genève.

L’été dernier, en me baladant à vélo, je passe devant ce bâtiment :

La « compagnie générale des Biocides ». C’est à dire qu’il y a un gars, voire un groupe de personnes, qui ont eu le courage de nommer leur entreprise en 1960 avec ce nom : compagnie générale des biocides. (Bio-cide, c’est « tueur du vivant » étymologiquement). Certes, ça a le mérite d’être clair. Mais ça veut aussi dire que chaque salarié.e de cette entreprise, depuis des années (elle existe encore), va au boulot en sachant exactement ce qu’il.elle va faire : contribuer à détruire le vivant. Aujourd’hui, plus personne n’oserait appeler son entreprise comme ça, ni même afficher si clairement son activité. On se planque derrière des mots du type « phytosanitaire » (« soigner les plantes »), mais il n’y a jamais eu autant de puissance (financière, humaine, technologique) mise en œuvre pour détruire le vivant. Et nous payons, toutes et tous, pour ça !

En parlant de se planquer derrière des mots… Peut-on s’arrêter une minute sur le mot « environnement » ? Larousse dit : « Ensemble des éléments (biotiques ou abiotiques) qui entourent un individu ou une espèce et dont certains contribuent directement à subvenir à ses besoins ». Prenons l’air : il est en nous, pour de vrai, l’air : dans nos poumons ! Il ne fait pas partie de notre environnement, mais de nous ! Idem pour l’eau… Ce sont des exemples évidents, mais qui montrent l’absurdité de ce concept d' »environnement ».

Et que faisons-nous ? Nous rendons l’air irrespirable, causant des dizaines de milliers de morts chaque année en France. Il y a quelques générations, la plupart de nos rivières étaient potables. Combien le sont aujourd’hui ? Il faut de plus en plus de technologie pour rendre notre eau potable, et lorsqu’on n’y arrive plus… on change les normes… Vous avez compris le principe : ce mot « environnement » n’est qu’une tentative désespérée de cacher une réalité impossible à regarder en face : en même temps que nous détruisons le vivant, nous nous auto-détruisons, systématiquement, efficacement. Bah oui. Sapiens, il fait partie intégrante du vivant.

Sapiens est une jeune espèce – une des plus jeunes ici sur Terre. Un bébé. Un bébé doué, certes (et encore !), mais vraiment un bébé. Nous nous croyons intelligents, malins, conscients, évolués, mais à la fin, nous sommes des nouveaux-nés… Les dinosaures ont vécu 228 millions d’années sur Terre (228 mètres – Sapiens, 30 cm seulement) – et nous, Sapiens, après seulement 300 000 ans, nous sommes en danger d’extinction, par nos propres actions (les dinosaures n’ont pas choisi l’astéroïde qui est tombé sur le Yucatan). Comme dirait Eric Lenoir, « Nous sommes comme des analphabètes qui utiliseraient une bibliothèque comme réserve de papier pour allumer le feu ». Nous pouvons bomber le torse en criant sur les toits que nous savons allumer du feu, mais eh, franchement, n’avons-nous pas mieux à faire ici sur Terre ?

L’espace du milieu

Il y a clivage. Gros clivage, même. Que ce soit au sein des groupes d’amis, des familles, des communautés (collègues de boulot, clubs, pratiques spirituelles ou religieuses, etc.), la tension est présente, palpable, parfois même étouffante.

Les 2 extrêmes

D’un côté, les « suivistes ». Bon, OK, j’invente ce mot, qui désigne selon moi des personnes qui prennent le discours gouvernemental comme l’évangile, sans réellement le questionner.

A l’autre extrême, il y a les « complotistes », qui pensent qu’une personne ou un groupe de personnes veulent notre mal et devenir les maîtres du monde.

Les « suivistes » sont montrés du doigt par les autres : ils regarderaient la télé en boucle avec des chips et du coca, buvant les paroles du plus décervelé pseudo-journaliste sans faire passer toutes ces infos par la case « cerveau ». Si le Premier Ministre leur demandait de se jeter par la fenêtre, ils le feraient immédiatement, enroulés dans le drapeau Français en chantant la Marseillaise.

A l’autre extrême, les « complotistes » sont stigmatisés par les autres : ils croiraient que la Terre est plate, prendraient un saladier de fake news tous les matins au petit dej, seraient anti-vax, anti-médecine moderne, anti-presque-tout. Ils seraient tellement débiles qu’ils n’auraient pas compris que James Bond (et le Spectre) était une fiction. Ils seraient complètement irresponsables face à la crise sanitaire que nous traversons : ils seraient celles et ceux qui, ne respectant pas les règles élémentaires de bon sens, continuent de tuer nos parents, grands-parents, amis ; bon, pas avec un flingue, mais franchement c’est tout comme.

Les 2 groupes se haïssent, bien sûr. Ils ne peuvent pas dialoguer. C’est viscéral. Quand on en croise un.e de l’autre camp, ça nous fait tout de suite monter en pression, atteindre la zone rouge : soit on décide de se fâcher tout rouge (quand c’est un.e collègue de boulot qu’on n’appréciait déjà pas tellement), soit on évite carrément le sujet (pour préserver la relation avec sa sœur/son frère).

Voilà le tableau : d’un côté, les « suivistes », et de l’autre côté, les « complotistes ». A ce jour, tout.e Français.e (ah, ces Français…) tomberait forcément dans l’une ou l’autre des catégories ; c’est comme si il y avait un aimant qui attirait toute personne d’un côté ou de l’autre. Tu es soit « suiviste », soit « complotiste ». Et il n’y aurait que 2 issues : la baston générale, ou bien l’isolement social.

Énorme caricature ? Bon, OK, j’ai un peu forcé le trait. Et en même temps les contenus éditoriaux ne font pas beaucoup mieux. Les gens qui vont manifester contre le passe sanitaire ? De dangereux militants d’extrême–droite antisémites. Les gilets-jaunes ? Des complotistes ; je m’arrête là, vous avez compris où je voulais en venir.

L’espace du milieu

Y a t’il quelque chose entre ces 2 positions extrêmes ? Eh bien je crois que oui, même si cet espace est quasiment invisible dans l’espace public. Non seulement il existe, mais je pense qu’il est majoritaire, c’est à dire que la majorité de la population ne se retrouve ni dans l’une ni dans l’autre catégorie. Je pense que toute la diversité des opinions, des vécus, des aspirations, a sa place entre ces 2 extrêmes : on a le droit d’être pro-vaccins et anti-passe sanitaire. On a le droit de prendre soin concrètement de notre entourage sans pour autant vouloir se vacciner. On a le droit de vouloir contribuer au bien-être de la communauté sans pour autant accepter de « jouer » aux policiers. On a le droit de s’interroger sur la stratégie retenue en France, et d’aller explorer les autres choix faits par d’autres pays, sans pour autant être égoïste, individualiste ou même « traître ». On a le droit d’adhérer à l’idée d’une vaccination massive de la population et en même temps être viscéralement attaché.e au secret médical.

Bref, il existe une infinité de couleurs entre le blanc du « suiviste » et le noir du « complotiste ». C’est l’espace du milieu. C’est l’espace du « ET » plutôt que du « OU ». C’est l’espace de nos complexités, de nos doutes, de nos incohérences parfois (souvent ?).

Où est-il visible, cet espace du milieu ? Les débats dans le domaine public ? Les livres ? Jusqu’à maintenant, ça ressemble au vide intersidéral : à part le petit bouquin de Barbara Stiegler (« De la démocratie en pandémie », Tracts Gallimard, 64 pages, 3,90€), pas grand chose… (en tous cas vu de ma fenêtre ! ;-).

Cet espace du milieu, il nous appartient, à toutes et à tous. C’est à chacun de nous d’aller l’occuper, le nourrir ; peut-être d’abord par l’écoute profonde, sincère : mon frère/voisin/collègue a sincèrement peur (du virus, ou bien des conséquences de telle ou telle décision politique) ; ma mère/voisine/amie est sincèrement perdue dans ce flot d’informations contradictoires, et affectée par ce brouhaha, cette ambiance générale. Ensuite certainement par la parole, en évitant soigneusement l’écueil de vouloir convaincre : comment est-ce que je vis ça ? Avec quoi je suis d’accord ? Avec quoi je ne le suis pas ? Aussi par des choix personnels, intimes. Et là, ça se complique : le cerveau, inondé d’informations (majoritairement blanches ou noires), déclare forfait. Burn-out. Il va avoir besoin d’aide pour choisir : la sensibilité, les ressentis, l’intuition, le « ventre » qui parle. Et peut-être le plus important, et certainement le le plus difficile : ne pas classer ou se laisser classer dans l’un ou l’autre des 2 extrêmes. L’aimant est puissant, chez les autres… et aussi chez nous ! C’est trop vite fait, au détour d’une petite phrase, de classer (presque par réflexe), mon interlocuteur.trice dans l’une des deux catégories. Ce n’est pas forcément conscient, mais l’idée arrive vite, et me déconnecte de ce que l’autre personne va ensuite dire. Moi, je suis dans cet espace du milieu, mais ce mec/cette nana est dans le noir ou le blanc. La séparation est à l’œuvre.

Occupons cet espace, par tous les moyens ! OK pour la distanciation sanitaire, mais pas pour la distanciation sociale. OK pour le débat d’idées, pas pour la censure. Il y a tout un espace à occuper, des liens à réparer ou à renforcer, des ponts à construire. Arrêtons la culpabilisation, l’infantilisation, les caricatures, les simplifications… La situation est complexe, globale, inédite à bien des égards ; l’humanité fait face à quelque chose de nouveau dans cette époque moderne. Ça ressemble à une invitation à prendre soin de notre jardin intérieur pour prendre soin des relations et des autres, à écouter notre boussole intérieure pour soutenir le cerveau qui sature, à faire des choix assumés et à les revisiter régulièrement. Nous avons à nous positionner, individuellement et collectivement, et à nous rapprocher plutôt que nous éloigner. Peut-être avons-nous à ré-inventer la convivialité ? Re-cultiver la légèreté ? Se re-connecter à tout le vivant qui nous entoure ? Re-trouver des ressources oubliées ?

Sacrée époque… que voulons-nous en faire ? Sacrée question.

Addendum du 9/09/21 : je découvre cet article de blog de l’UdN : c’est dans l’air !

Monoculture éducative, toujours plus loin ?

Le modèle de la monoculture éducative est au bout du chemin ; ce n’est plus tenable, sous aucun angle. Les écoles alternatives se multiplient : le nombre d’écoles hors contrat a doublé en 5 ans, passant de 793 en 2015 à 1571 en 2020, et ce malgré le durcissement de la règlementation en 2018. Le nombre d’enfants qui bénéficient de l’instruction en famille explose lui aussi, passant de 35 000 en 2017 à 50 000 en 2020. Les démissions augmentent dans l’éducation nationale, bien qu’il soit difficile d’avoir des chiffres récents (et que la démission n’est pas un droit dans l’éducation nationale : elle est soumise à acceptation de la hiérarchie).

En réaction, le système se raidit. Annonce de l’interdiction de l’instruction en famille, et durcissement des conditions pour les écoles hors contrat (avec possibilité de fermeture administrative sans passer par un juge), avec comme prétexte « la lutte contre le séparatisme ». Tout ça, au mépris de la déclaration universelle des droits de l’Homme qui dans son article 26 énonce : « Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. ». Au mépris aussi de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales (Protocole additionnel, article 2 P.33) : « L’État, dans l’exercice des fonctions qu’il assumera dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, respectera le droit des parents d’assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ». Et au mépris enfin de la Charte des droits fondamentaux de l’union européenne qui dans son Article 14 énonce : « La liberté de créer des établissements d’enseignement dans le respect des principes démocratiques, ainsi que le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques, sont respectés selon les lois nationales qui en régissent l’exercice. ». Mais ce ne sont que des détails. En réaction à ces réactions, des gens se mobilisent ici et là. Des tribunes sont rédigées (Marianne, Libération). Quel impact dans un espace public déjà sur-saturé ?

Dans le dernier numéro d’Yggdrasil, à la question « Le vendredi 2 octobre 2020, le président annonce avoir décidé de retirer la liberté de choisir l’instruction en famille. Quels enjeux perçois-tu derrière cette privation de liberté ? », André Stern répond : « La première chose que je vois, c’est qu’une liberté est en danger. Or, pour moi, il n’y a pas de petite liberté, il y a la liberté tout court. Et je suis tout de suite en alarme quand il y a une liberté qu’on menace de restreindre. La deuxième chose, c’est l’argument vendeur selon lequel ce serait une liberté qui ne concernerait qu’une frange infime de la population, puisqu’il y a officiellement 50 000 enfants non-scolarisés en France pratiquant l’instruction en famille, et donc on dit que ça ne concerne qu’une petite partie de la population… En fait, ça nous concerne tous. Il y a 13 millions d’enfants scolarisable, ça fait 13 millions d’enfants concernés. Parce que si nous les privons de cette liberté, nous les privons d’un choix. Il y a plein de gens pour qui ça peut devenir d’actualité du jour au lendemain et qui ne le savent pas aujourd’hui. Je tiens à m’adresser à ceux-là : une situation professionnelle qui change, un enfant en phobie scolaire, en situation de harcèlement et autre difficultés, ça arrive à tout le monde et tout le monde ne peut pas se payer une école hors contrat ! Je pense que tout cela repose sur un malentendu : il y a une grosse confusion entre déscolarisation sauvage et instruction en famille. Parce que l’instruction en famille (IEF) est une chose officielle qui n’est pas hors système, mais qui fait partie du système, qui est déclarée et contrôlée annuellement. Donc supprimer l’instruction en famille, c’est interdire les enfants officiels, déclarés, visibles, traçables, mais ça ne met aucunement fin à la déscolarisation sauvage, qui est le problème des familles séparatistes visées par cette loi. Familles qui, de toutes manières, ne le déclarent pas, sont dans l’illégalité et ne le déclareront toujours pas si on supprime le droit aux familles déclarées. C’est étonnant de supprimer un droit aux enfants déclarés sans réussir à résoudre le problème ! Cela me rappelle ce qu’avait dit Martin Niemöller, qui était pasteur : « Ils sont d’abord venus chercher les socialistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas socialiste. Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas syndicaliste. Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas Juif. Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre ». Nous sommes tous concernés. »

Au nom du combat contre les séparatismes, ou bien de la laïcité, on fait passer à peu près n’importe quoi. Arrêtons-nous quelques instants sur la laïcité… A ce jour, plus de 2 millions d’élèves sont scolarisés dans près de 8000 établissements catholiques ; hors, la quasi-totalité de ces établissements sont des établissement privés sous contrat, c’est à dire qu’il sont partiellement financés par l’État Français, sur le budget du Ministère de l’Éducation. En 2017, sur un budget de 68,64 milliards d’Euros, Le Ministère de l’éducation consacrait près de 7 milliards d’Euros à l’enseignement privé sous contrat, soit un peu plus de 10% de son budget. Et 95% des établissements privés sous contrat sont des établissements catholiques. Oui, vous avez bien lu : près de 10% du budget de l’Éducation Nationale (en 2017 en tous cas) part pour l’enseignement catholique. Est-ce réellement ça, pour vous, une éducation « laïque » ? Je n’ai rien contre l’enseignement catholique en soi – simplement, comment un État peut-il se réclamer « laïque » en dépensant 10% de son budget éducatif pour des écoles sous tutelle de la conférence des évêques ? La laïcité ne voudrait-elle pas que ces 10% soient utilisés aussi pour financer des établissements musulmans, bouddhistes, juifs ou autres (ou bien ne financer aucune école confessionnelle, évidemment ;-)) ? Manifestement non.

Partout la monoculture éducative se durcit, jusque dans les universités. Il faut que tout le monde sorte du même moule, même si ce moule nous mène aux catastrophes.

Et je me mets à rêver. Je rêve à une école publique où les « inspecteurs » deviennent des « facilitateurs », des soutiens. Je rêve à une école publique où on laisse la liberté aux enseignant(e)s la liberté de faire leur métier comme elles et ils le souhaitent, avec des classes allégées (je me souviens de l’exemple finlandais dans « Demain »), de l’aide pour introduire des pédagogies alternatives, du soutien humain pour gérer les enfants qui demandent plus d’attention. Je rêve que le « programme » passe de 300 pages à 15 pages et inclue la coopération, la connexion à soi-même (émotions, ressentis physiques, etc.) et à tout le vivant. Je rêve que les enfants puissent choisir ce qu’ils veulent étudier, guidés par l’enthousiasme et la curiosité, afin de développer leurs talents propres. Je rêve que les cours puissent se passer hors des salles de classe, dans la nature, partout où c’est possible. Je rêve à des écoles alternatives publiques comme on peut en voir ailleurs. Aïe, je viens de me pincer.

Pour aller plus loin :

Désobéissances & résistances

Les sujets d’indignation ne manquent pas, et je ne me risquerai pas à en dresser une liste : nous avons toutes et tous des points sensibles qui nous activent, nous permettant d’explorer une large palette d’émotions allant de la peur à la colère en passant par le dégoût. Il existe cependant un point rassembleur : le sentiment d’impuissance. Que puis-je faire, individuellement ? Où mettre mon énergie pour contribuer à faire changer «les choses » (vous pouvez préciser selon votre sensibilité) ?

Il y a presque un an, Le Monde sortait un dossier au sujet de la désobéissance civile («De Gandhi à Extinction Rebellion, la longue marche de la désobéissance civile», de Anne Chemin) ; il faisait suite à une tribune de 1000 scientifiques qui appelaient ,face à la crise écologique, à «participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…)»…

Alors que certains prônent la non-violence dans sa plus grande pureté (Extinction Rebellion par exemple), d’autres invitent ouvertement à mener des actions directes potentiellement destructrices de biens (Deep Green Resistance ou bien See Shepherd par exemple, mais les plus connus en France sont certainement les faucheurs volontaires). Certains groupes (par exemple les «Black Blocks»), eux, vont à la confrontation physique, quitte à saboter des actions de grande ampleur (cf. « Désobéissant.e.s » de Alizée Chiappini et Adèle Flaux).

En Juin 2015, les Colibris organisaient une table ronde sur le thème « Une histoire de violence » ; j’avais été particulièrement remué par l’intervention de Paul Watson (co-fondateur de Greenpeace, et fondateur de Sea Shepherd) :

« Les États ont le monopole de la violence » dit Paul Watson ; nul doute que la France est championne des démocraties à ce sujet… Je suis tombé de ma chaise en découvrant comment ont été « traitées » les récentes émeutes aux Pays-Bas : « Le maire de Rotterdam, et figure populaire du parti social-démocrate PvdA, Ahmed Aboutaleb, a justifié l’usage de canons à eau pour disperser les manifestants : « Ce sont des voleurs éhontés, que puis-je vous dire de plus… Nous avons dû menacer d’utiliser des grenades lacrymogènes, ce qu’il ne m’était jamais arrivé dans toute ma carrière de maire [depuis 2009 – ndlr] » » – le gars s’excuse d’avoir utilisé des canons à eau et a dû « menacer d’utiliser les gaz lacrymo »… Science-fiction pour un Français… ou bien normalité ? Avons-nous déjà renoncé au droit de manifester dans le calme et la paix, sans se sentir menacés par celles et ceux qui sont censés nous protéger ? Et j’écris ça en ayant pris le temps d’aller explorer l’autre côté du miroir, la grande majorité des membres des « forces de l’ordre » faisant leur métier dignement.

Dans l’Histoire récente (révolutions arabes, pour ne prendre que cet exemple), les désobéissants, nommés « terroristes » par le pouvoir en place, sont devenus des héros par la suite. Que dire des Résistants pendant la seconde guerre mondiale, et toutes celles et ceux qui ont consciemment violé les lois de Vichy ? Certain.e.s ont un arbre à Yad Vashem, reconnu.e.s pour leurs actes héroïques. Que dire encore de Mandela qui a été emprisonné pour « terrorisme » pendant plus de 27 ans ? Gandhi aussi est passé plusieurs fois par la case « prison »… Alors le caractère « sacré » de la loi, où est-il réellement, à partir du moment où ladite loi est destructrice (de la biodiversité, des structures sociales, des libertés fondamentales etc. – complétez selon vos sensibilités) ? Est-ce qu’à partir du moment où nos vies (et celles des générations suivantes) sont clairement en jeu la Résistance/désobéissance ne devient pas un acte Citoyen ? Ce n’est pas un hasard si de nouveaux collectifs reprennent la rhétorique de cette époque (Conseil National de la Nouvelle Résistance par exemple)…

Où placer le curseur ? Il existe plusieurs niveaux de désobéissance, selon les risques que nous sommes prêts à prendre ; il semblerait qu’une clé de la réussite soit un engagement total, en ayant au préalable accepté les éventuelles conséquences… Je laisse la parole à Satish Kumar :

Quel est le bon moment pour la désobéissance civile ?

Bien que des Gandhi, Luther King ou Mandela modernes existent (Aung San Suu Kyi, Snowden dans un autre registre, etc.), nous n’avons pas toutes et tous la fibre de la grande désobéissance et du sacrifice…

La désobéissance, ou même la résistance ne sont heureusement pas les seules voies pour opérer un changement de cap radical ; Joanna Macy cite 3 axes :

  • la résistance : dire et faire « Non », afin de freiner au maximum la destruction (le sujet de cet article)
  • construire des alternatives : on y retrouve le mouvement de la Transition, écoles alternatives, monnaies complémentaires, etc.
  • contribuer à faire évoluer les consciences : livres, films, reportages, pratiques comme le Travail Qui Relie, etc.

Les 3 axes sont imbriqués, complémentaires, indispensables – il n’y en a pas un meilleur ou plus important que l’autre. Il est même courant de naviguer entre les 3, selon les élans du moment.

Alors revenons à ce sentiment d’impuissance… Il n’est pas probablement pas seulement lié à l’absence d’idées sur des actions à mener, mais aussi (et surtout ?) à notre capacité individuelle à mobiliser nos énergies, à se ressourcer, s’écouter, à se réunir, se soutenir.

Ça tombe bien – l’Université des Colibris propose un MOOC « Transition Intérieure » qui vient juste de commencer !

(la vache, je réalise que c’est le plus long teaser que j’ai écrit 😉 )

Pour aller plus loin :

  • « Désobéissance civile », Henry David Thoreau (1ère édition 1849) – EAN 9782351786079 ou 9782360545513
  • « La désobéissance civile », Christian Mellon, EAN 9782757400654
  • « La désobéissance civile », Sylvie Ollitrault et Graeme Hayes, EAN 9782724614268
  • « Désobéir », Frédéric Gros, EAN 9782226395283
  • « Earthforce, manuel de l’éco-guerrier », Paul Watson, EAN 9782330047955
  • « L’espérance en mouvement », Joanna Macy et Chris Johnstone, EAN 9782830916577
  • « Notre coeur sait qu’un monde plus beau est possible », Charles Eisenstein, EAN 9782889533831
  • « Ton autre vie », Franck Lopvet, EAN 9782212574784

Gouvernance partagée, le retour

C’était l’été 2017, dans le canton de Vaud en Suisse ; nous étions en train de nous balader en montagne avec Christian Junod. Nous discutons, tranquillement, et je lui parle du projet d’école alternative qui vient juste de naître, le groupe venant de se constituer. J’exprime ma fierté de faire partie d’un groupe organisé horizontalement, en gouvernance partagée : en 2015, j’avais fait une formation de sociocratie et j’avais essayé tant bien que mal d’implémenter certains principes au sein de la crèche associative dont je faisais partie. Trop difficile dans un groupe déjà constitué depuis des années, surtout pour un débutant sans expérience. Mais là, on allait voir ce qu’on allait voir, avec ce groupe tout neuf qui de plus était sensible à une autre vision de la démocratie, du pouvoir « avec », de la coopération, consentement, gestion des conflits, et tout le trala-la. Bref, j’étais un peu comme un ado tout amoureux, qui décrivait à un Maître Jedi comme la vie était belle.

Et là, Christian me dit qu’il n’y croit pas du tout, en tout cas pas sous la forme idéaliste que je décrivais. Pour lui, la gouvernance horizontale/partagée pure n’est pas réaliste dans l’état actuel des choses, car elle met de côté certains aspects immuables des projets collectifs, par exemple le concept de la personne source. J’avais fait un stage avec Peter Koenig à Paris en début d’année à ce sujet, mais je ne voyais pas trop ne voulais pas voir 😉 l’articulation entre les 2 concepts. Malgré toute la douceur du verbe et de l’environnement, j’encaisse ; c’est trop dur pour moi d’abandonner cette vision idyllique de la gouvernance horizontale telle que décrite par Frédéric Laloux par exemple (cf. biblio ci-dessous). Fin de l’épisode Suisse.

Un peu plus de 3 ans après, avec le vécu du projet d’école, un Atelier du Nous et un stage « Élément Humain » avec Jean-Luc Christin dans les locaux de l’Université du Nous, je « tombe » sur cette vidéo avec Isabelle Padovani qui pendant 2 heures décortique les mécanismes des conflits dans un projet collectif (le Hameau des Buis). Et là, ça fait « W-H-A-O » en moi.

Voici quelques pépites de cet échange pour moi :
– Le mot « projet » a la même racine que « projection » ; on y projette ce que nous sommes à l’instant « t », avec nos conditionnements, nos croyances, nos concepts, nos blessures, notre conscience et nos moyens. Il est fondamental de décrire le projet de la manière la plus explicite possible afin de limiter les désillusions.
– Pour un projet collectif, se poser (et poser) explicitement les questions : « Êtes-vous prêt(e)s à faire un travail intérieur au moins aussi important que le travail extérieur (matériel) ? Êtes-vous prêt(e)s à voir vos conditionnements, croyances, concepts remis en cause par d’autres ? ». Le groupe pointera toutes nos zones d’ombre (non mises en lumière).
– Il y a souvent un décalage dans l’engagement, car au départ du projet, on ne sait pas à quoi on s’engage : ces projets sont nouveaux, et peut de personnes ont l’expérience et de la clarté sur ce que ça implique pour chacun(e).
– Il y a des confusions terribles en ce qui concerne la gouvernance partagée ; l’une d’entre elle concerne la différence entre « faire autorité » (autorité naturelle liée à l’expérience, la sagesse, représentées par le grand sage/chaman/ancien les peuples premiers) et « exercer une autorité » (de manière plus artificielle, souvent avec le « pouvoir sur »).
– Il est important d’avoir de la clarté sur l’endroit d’où on vient : est-ce un endroit de fuite (du pouvoir, de l’autorité, etc.) ? Auquel cas il y aura probablement un basculement vers l’autre extrême, qui se concrétisera in fine exactement par ce que l’on fuit.
– Il est fondamental de poser toutes les règles du jeu par écrit, et notamment ce qui est prévu en cas de « guerre atomique » dans le groupe : processus de régulation de conflits, ressources vers qui se tourner, etc.
– quand je m’engage dans un projet collectif, je m’engage à 3 niveaux : le pont (la croisière s’amuse), les soutes (la galère, il faut ramer pour faire avancer le navire), et ce que je ferai quand je ne serai pas en capacité de descendre en soute.
– et une pépite (encore) plus personnelle : importance de pouvoir rester avec un inconfort émotionnel intense, plutôt que de le fuir d’une manière ou d’une autre. Cet inconfort est un cadeau qui m’aide à mettre de la lumière sur mes zones d’ombres.
Tout ceci est très complémentaire de ce que j’ai pu découvrir avec l’Université du Nous… La photo de la plage idyllique est définitivement oubliée : ces projets nous rappellent à notre humanité, avec tous ses aspects qu’il est si difficile de regarder en face.

« Il faut que je sois en paix avec ma propre violence pour aller vers la non-violence. »

Marshall Rosenberg

Un grand merci à Sophie et Laurent pour ce cadeau ; je le découvre à la période de Noël, « par hasard » ;-). Cette vidéo est pour moi une contribution énorme aux projets collectifs teintés « nouveau monde » bien que cette expression perde peu à peu de son sens pour moi. Merci aussi à Isâ pour ton éclairage, ta manière de voir. Pour avoir rencontré des membres du collectifs du Hameau des Buis au festival Oasis Colibris en Octobre, je mesure l’intensité du conflit et la souffrance occasionnée de part et d’autre. Merci de votre contribution à notre transformation – ces projets sont pour moi fondamentaux car ils permettent de débroussailler, d’ouvrir un passage pour les suivants. Avec tous les inconvénients du débroussaillage : ça pique, c’est éreintant, on cherche la clairière magnifique sans forcément la trouver, on en prend « plein la figure ». Merci à vous toutes et tous qui débroussaillez, dans tous les domaines : vivre ensemble, éducation, démocratie, simplicité volontaire, solidarités, désobéissance civile & opposition non-violente, nouveaux médias, etc. Merci.

Pour aller plus loin :

Le rêve

Et si tout ceci n’était qu’un rêve ?
Aussi éphémère
Qu’un passage sur Terre ?
Certainement je demanderais une trêve :

Arrête le temps, donne-moi une pause
Je veux toute la sensibilité
Qui transformera l’instant en éternité
Et surtout, surtout, fais en sorte que j’ose

Que j’ose dire les choses importantes
Que j’ose arrêter de me mentir
Que j’ose penser que je vais mourir
Pour que la vie soit bien vivante.

Si tout ceci n’était qu’un rêve, un éclair
Chaque instant pris à l’inconscience,
Chaque moment hors de la violence,
Serait un cadeau pour l’Univers.

Le 25 avril 2011

Crises, climat et démocraties

Tout a commencé par une phrase entendue au hasard d’un documentaire : « Les premières victimes du climat sont les démocraties ». Phrase qui passe presque inaperçue, que je juge d’abord comme étant excessive, vide, décalée.

Et puis me revient le livre de Naomi Klein, « La stratégie du choc », sorti en 2007, ainsi que le documentaire du même nom, qui est disponible un peu partout sur Internet. Le documentaire commence par une citation :

« Un état de choc, ce n’est pas seulement ce qui nous arrive après un drame, c’est ce qui nous arrive quand on perd nos repères, quand on perd notre Histoire, quand on est déboussolé. Ce qui nous permet de garder le cap, de rester vigilant, c’est notre Histoire. Une période de crise, comme actuellement, est l’occasion de réfléchir à l’Histoire, aux ruptures et continuités, à nos racines, l’occasion de nous resituer dans la longue histoire des luttes.« 

Naomi Klein, « La stratégie du choc »

Pendant un choc, et pendant une certaine période après le choc, on peut faire passer n’importe quoi à à peu près n’importe qui, à grande échelle.

La plus grande illustration de ce principe a probablement été les attentats du 11 septembre 2001, qui a permis l’instauration du Patriot Act, ensemble de lois Américaines, prises au nom de la défense contre le terrorisme et qui a permis notamment d’espionner massivement tout citoyen de la Terre (y compris des dirigeant(e)s de pays souverains – ici et là). Ces écoutes massives et automatiques, révélées par Edward Snowden en 2013, touchent n’importe quel citoyen de la planète, si peu qu’il/elle soit connectée. Depuis, cette pratique s’est propagée à l’international, y compris en France. Et ce n’est pas fini, la tentation est grande de généraliser ce principe. Sidérés par les attaques terroristes du 11 septembre, nous (citoyens partout dans le monde) avons fait une croix sur notre droit à la vie privée, notamment numérique. Nous savons désormais que tout e-mail, toute conversation téléphonique, toute publication sur un réseau social, tout historique de navigation internet sont susceptibles d’être enregistrés, et le sont au moins partiellement, sans qu’il n’y ait aucune requête préalable en justice. Ces lois, d’abord temporaires, ont été soit reconduites, soit adoptées définitivement.

Le choc des attentats de 2001 a aussi permis aux USA de légaliser la torture, comme ça a été le cas à Guantanamo. C’est encore le cas à ce jour, puisque 40 détenus sont encore à Guatanamo.

Le schéma est simple : choc => (sur) médiatisation du choc => en réaction au choc, on fait passer des lois d’abord temporaires qui n’auraient jamais pu passer sans ce choc => quelques années plus tard, les lois deviennent définitives.

Ce schéma peut aussi nous emmener beaucoup plus loin que de « simples lois » : les démocraties passent du côté obscur, en se mettant au niveau des terroristes qu’elles sont censées combattre : toujours sous le choc des attaques terroristes de 2001, et des attaques à l’anthrax, le 5 février 2003 Colin Powell, secrétaire d’état américain prononce un discours devant l’ONU, discours censé apporter les preuves que l’Irak possède des « armes de destruction massive ». Ce discours permet le déclenchement par une coalition menée par les États-Unis de la seconde guerre d’Irak le 20 mars 2003. Le bilan de cette guerre est estimé à 500 000 victimes (dont près de 200 000 civils), même si d’autres estimations au été faites depuis (660 000 par le Lancet). Cette guerre à aussi permis à la coalition de torturer massivement en utilisant les mêmes installations que Saddam Hüssein : Abou Graib, en toute illégalité.
Mais il se trouve que tout dans le discours de Powell était bidon. Ca frise le crime contre l’humanité, mais c’est passé comme une lettre à la poste, et rares sont celles et ceux qui aujourd’hui militent pour un procès des responsables.
Le choc permet aussi le mensonge, même le plus énorme conduisant à des massacres opérés par des démocraties.

En France, nous avons non seulement hérité des chocs internationaux, mais avons aussi eu nos propres chocs : Charlie, Bataclan, etc. Un état d’urgence a été déclaré, avec ses abus ici ou là. Il aura duré en tout près de 2 ans, pour que ses principales mesures entrent dans la loi, non sans réactions (là aussi).

Nous sommes maintenant en plein choc sanitaire, sidérés. Un nouvel état d’urgence a été décrété en mars 2020, et nous y sommes encore soumis à l’heure ou j’écris ces lignes. Pendant cet état d’urgence, outre des mesures directes discutables, se glissent des tentatives plus radicales qui auraient pu passer sous le radar. Prenons l’exemple de la « loi sécurité globale », qui en temps de confinement et donc d’interdiction (au moins psychologique) de manifester, aurait presque pu passer sans encombres. Alors que la plupart des mesures de cette loi étaient prévues de longue date, on attend une crise (COVID & confinement) pour la faire passer. Vers une privatisation des forces de l’ordre ? Naomi Klein avait déjà mis en lumière ce phénomène en Irak il y a 13 ans… Et Damasio en 2019. Il y a heureusement eu une mobilisation massive (ici aussi et même l’ONU s’en mêle), mais les dérives sont déjà devenues des réflexes : face à la forte opposition à cette loi, des tentatives de court-circuiter les mécanismes démocratiques en place sont faites. En période de crise, les tentations de faire « vite » et « fort » sont grandes, justifiées par « l’urgence » et la peur.

Un autre exemple est la loi contre le séparatisme, renommée depuis « projet de loi renforçant la laïcité et les principes républicains », qui après une première annonce à Mulhouse a été lancée aux Mureaux dans un contexte spécial (procès Charlie hebdo, attentat au hachoir). Et on y trouve dedans l’interdiction de l’instruction en familles et le durcissement contre les écoles hors contrat : contrairement à des principes constitutionnels et Européens, « tout le monde à l’école ». Et l’article 25 de la loi contre le séparatisme, introduit juste après l’assassinat de Samuel Paty, punit « l’intention de nuire » ; nous nous rapprochons du « Minority report » de Spielberg.

En trame de fond, le niveau de violence général augmente, à tel point que la France se fait épingler par l’ONU.

Nous baignons dans ces pratiques depuis 2001, et de manière encore plus évidente depuis 2015. Nous nous y habituons. Choc, mesures d’exceptions d’abord temporaires, puis loi et/ou actions illégales.

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux« 

Benjamin Franklin

La crise sanitaire que nous traversons est probablement une des premières crises d’ampleur liées à notre civilisation biocide ; d’autres suivront, sans aucun doute, pour potentiellement devenir à un moment donné la norme, au vu des défis qui sont là, devant nous. Si à chaque crise nous laissons rogner un peu de nos libertés fondamentales, à cause de la peur, de la sidération, nous aurons tout perdu, comme l’exprime si bien Benjamin Franklin. Il se pourrait bien que les premières victimes du climat soient les démocraties, en effet.

Nous connaissons parfaitement le processus : crise, mesures temporaires non acceptables, pérennisation de ces mesures. Nous constatons que les chocs sont utilisés pour devenir des tremplins pour des mesures qui seraient inacceptables en temps normal. Nous y voyons clair. Nous pouvons faire le choix de traverser nos peurs en restant centrés et reliés, en défendant les principes qui nous sont chers, et qui font que nous vivons encore dans une démocratie, aussi imparfaite soit-elle.

Pour aller plus loin :

At-test-ation

Apparue lors du premier confinement (mars-mai 2020), l’attestation dérogatoire de déplacement est une obligation en France, y compris pour ce second confinement. Il s’agit en fait d’une auto-attestation, puisque chacun(e) la remplit lui(elle)-même, en version papier ou en ligne. A priori, la France était un des rares pays dans le monde à avoir fait ce choix pour le premier confinement.

Il est difficile de réaliser la portée de ce dispositif, au premier abord.

Si vous allez acheter des denrées alimentaires, et que vous oubliez votre attestation, vous pouvez être verbalisé(e) car vous n’êtes pas en mesure de fournir un justificatif (cf. article 4.II du Décret n° 2020-1310 du 29 octobre 2020). Vous ne violez pas le confinement, puisque ce déplacement est autorisé, prévu par ce décret. Vous respectez strictement le confinement, et pourtant il est possible que vous soyez verbalisé(e). Évidemment, il est possible de contester l’amende, comme pour toute amende, mais la procédure reste lourde et risquée.

Jusqu’ici, rien d’extraordinaire, me direz-vous. Si je suis en incapacité de présenter mon permis de conduire lors d’un contrôle routier, ou bien une pièce d’identité lors d’un contrôle d’identité, je peux être verbalisé – nous avons toutes et tous intégré ce fonctionnement depuis des années. Sauf que dans le cas d’un permis de conduire, il s’agit d’un document officiel, délivré par la préfecture, attestant que vous avez les compétences requises pour conduire un véhicule. Idem pour la carte d’identité ou le passeport : ce sont des document officiels délivrés par l’État pour justifier de votre identité. On pourrait parler du contrôle technique qui atteste d’une bonne fiabilité d’un véhicule, d’une attestation d’assurance qui prouve que vous êtes assuré(e), etc. Mais dans le cas de l’auto-attestation, vous pouvez écrire ce que vous voulez dessus, et elle ne justifie rien du tout : pas de compétence, pas de preuve que ce que vous avez écrit correspond à la réalité. Est-ce qu’elle constitue une aide pour les forces de l’ordre ? Le seul cas utile auquel je puisse penser est celui de l’activité physique, limitée à 1heure : l’attestation permettrait en effet de valider ce délai horaire. Pour tous les autres cas, je ne vois pas. Si je vais faire des achats de denrées alimentaires, je vais les faire, que je possède l’attestation ou pas, dans le respect du confinement. Est-ce que cette attestation prouve que je vais réaliser ces achats ? En aucun cas. Est-ce qu’elle permet d’aider le contrôle des forces de l’ordre ? Comment peuvent-ils faire la différence entre des courses effectuées et une visite à des amis ? Il faudrait faire une mini-enquête : demander d’autres justificatifs (ticket de caisse, etc.) ou bien passer quelques coups de fil (dans le cas d’aide à la personne, ou de déplacement professionnel, etc.). Est-ce que l’auto-attestation doit se substituer à cette mini-enquête ? S’il y a mini-enquête où est l’intérêt de l’auto-attestation ? J’aimerais vraiment trouver une explication rationnelle à l’utilisation de cette auto-attestation : je lance un appel.

Mais entrons un peu plus dans les détails : est-il possible de faire une seule attestation pour plusieurs motifs ? D’abord non, puis ensuite oui. Et puis finalement non. Mais alors, si on va faire des courses en sortant du travail, avec 2 attestations, est-ce OK de faire un trajet entre son lieu de travail (dont l’adresse ne figurera pas sur l’attestation qui sert à aller faire les courses) et le lieu d’achat ? Est-il possible d’écrire son attestation au crayon à papier, afin d’économiser du papier par exemple ? Il semblerait que non. Pourquoi ? Qu’est ce que ça apporte en terme de fiabilité pour les contrôles ? Difficile à comprendre (hors du cas de l’activité physique abordée ci-dessus). Je ne prends que quelques exemples pour illustrer, mais il y en a bien d’autres. Où trouver des informations fiables ? Pas facile : encore une fois, je suis preneur d’informations. Il semblerait qu’une jolie place soit laissée à l’arbitraire, structurellement en tous cas : j’imagine que les forces de l’ordre sont aussi perdues que nous dans cette histoire.

Par contre il y a un fait : pour la seule période du premier confinement, 1,1 millions de contraventions ont été distribuées. « Pour deux tiers il s’agissait de personnes qui n’avaient pas d’attestation sur elles », précise le ministre de l’intérieur. Oups. 726 000 personnes ont été verbalisées car elles n’avaient pas l’auto-déclaration sur elles. Entendons-nous bien : elles n’ont pas forcément violé le confinement ; elles n’avaient simplement pas le « papier-qu-elle-devaient-remplir-chez-elles-mais-que-personne-ne-comprend-à-quoi-ça-sert-sauf-ne-pas-prendre-de-contravention » sur elles. Plus de700 000 personnes ont été verbalisées non pas parce qu’elles mettaient en danger d’autres personnes par leur comportement irresponsable, mais juste parce qu’elle n’avaient pas un bout de papier bidon sur elles lors d’un contrôle. Il se peut que la phrase du ministre de l’intérieur soit une bourde : peut-être voulait-il dire que ces 700 000 personnes violaient le confinement ET n’avaient pas le papier. Mais ce n’est pas ce qu’il a dit, et dans les 2 cas le message est clair : « si vous n’avez pas votre bout de papier, vous serez verbalisé(e)s ».

Prenons maintenant un peu de recul par rapport à toutes ces considérations pratico-pratiques. Toutes ces mesures, qui touchent directement tous les Français et toutes les Françaises, sont prises par le conseil de défense. Cet organe est utilisé est utilisé régulièrement lors des états d’urgence, en quasi-remplacement du conseil des ministres, et sans forcément de vote parlementaire. Sur quelles bases ? Sur la base d’un conseil scientifique, lui-même farci de conflits d’intérêts. Même ça, nous finissions pas nous y habituer. Et quand je dis « nous », j’inclue les parlementaires, les élus locaux, les enseignants, les étudiants, les anciens, tout le monde, quoi.

A tel point que cette mesure sans aucun sens (pour moi en tous cas) est reconduite pour le deuxième confinement, sans aucune protestation. Et cette fois-ci, nous sommes les seuls en Europe à maintenir ce dispositif. On peut comprendre que la sidération régnant pendant le premier confinement ait pu laisser passer ce genre d’absurdité ; mais pour le second ?

Évidemment il y a plein d’autres problèmes à régler, plus urgents, plus inquiétants. Cette histoire d’attestation est un micro-détail par rapport aux défis climatiques. Un détail… ou un signal faible ?

L’autorité nous dit qu’il faut faire quelque chose dont le sens est incompréhensible et pour laquelle on peut se faire massivement punir en cas de manquement ; quelque chose qui n’apporte rien au bien commun, mais qui est construit de telle manière à ce que l’arbitraire puisse y avoir une place importante… Et ?
Rien, pas de réaction. Ça passe.
Nous passons de l’auto-censure (journalistique, entre autres) à l’auto-déclaration massive et systématique. J’auto-déclare que je vais cherche mon pain. J’auto-déclare que je vais chercher mon enfant à l’école. J’auto-déclare que je vais aider mes parents qui ont plus de 75 ans. Et si je n’auto-déclare pas, alors même que toutes ces actions sont parfaitement autorisées, je suis répréhensible. En gros, je dois m’auto-déclarer pour faire des choses autorisées et banales (même si le contexte ne l’est pas) ; et l’absence seule de cette auto-déclaration est passible d’une contravention significative. Tout ça est bien sûr emballé dans de la « solidarité » pour les personnes fragiles, des appels à la « responsabilité individuelle », avec comme ruban à bouclettes beaucoup de « peur-on-va-tous-mourir ».
Quelles sont les prochaines étapes ? Auto-déclarer que je vais bientôt rédiger un article (une fois qu’un état d’urgence sur les fake news aura été déclaré) ? Auto-déclarer que je vais faire un déplacement pour aller donner un cours d’économie à la fac (suite à des lois de censure pour les universités) ? Auto-déclarer un bref passage dans les toilettes pour satisfaire mes besoins ? Limité à 2 minutes, et 3 mètres du salon ?

Entendons-nous bien : dans cet article je ne remets pas en cause la nécessité de prendre soin de nous et des autres, notamment en limitant les possibilités de diffusion du virus. Je ne remets pas en cause le confinement et ses règles. Je pointe du doigt un exemple de mesure qui pour moi, symboliquement, nous emmène très loin. Nous pouvons prendre ça comme un test, en fait. Un test pour savoir ce que nous, Français, en tant que peuple, sommes prêts à accepter.

Si nous sommes collectivement OK pour remplir nous-mêmes un morceau de papier dont l’intérêt est… inconnu et nous sommes prêts à nous faire verbaliser pour l’absence de ce papier, et nous sommes aussi OK pour que cette mesure ait été prise et renouvelée par un groupe restreint de personnes au plus haut niveau de l’État, sans aucune réaction, alors je comprends qu’on puisse s’adresser à nous comme à des enfants, même si c’est insultant et irrespectueux.

Pourtant ce n’est pas ce que nous sommes. Nous sommes des adultes responsables. Nous sommes sonnés, chahutés, parfois sidérés, en colère, admiratifs, inspirés ; et quelque part en nous, nous savons ce qui est juste, ce qui est bon pour nous et le collectif. Nous ne devons pas nous laisser dire le contraire sans réagir.

source : https://www.quat-rues.com/fr/

e-ducare : la diversité éducative, source de résilience

Cette époque nous secoue, nous secoue fort, même. COVID et tout ce qui se passe autour, menaces climatiques (et mobilisations associées), attaques contre les libertés fondamentales, crises migratoires, terrorisme, chute de la biodiversité, la liste pourrait s’étendre sur de longues pages. Et ce n’est probablement que le début de ce que nous et les générations futures aurons à gérer.

Einstein a dit : « Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé ». Plus que jamais, nous avons besoin de personnes qui réfléchissent autrement, qui mettent de côté les mantras culturels (« croissance », « compétitivité », « pouvoir d’achat », etc.), qui ont développé de profondes capacités à coopérer, qui intègrent l’ensemble du vivant ainsi que les générations à venir dans leurs équations mathématiques ou émotionnelles.

La monoculture éducative

Hors, nous sommes depuis des décennies dans une monoculture éducative. En France, à partir de l’âge de 3 ans, et jusqu’à la fin du collège, on dit aux enfants quoi faire, comment le faire et quand le faire. Pour celles et ceux qui n’ont jamais plongé dans les coulisses théoriques et règlementaires, voici un bref aperçu : programme de maternelle (cycle 1) : 21 pages. Programme de l’élémentaire (cycles 2 et 3) et du collège (cycles 3 et 4) : 385 pages. Et ensuite il y a les « attendus », pour chaque classe de chaque cycle. Au passage, il est intéressant de noter que le système n’a des attentes que pour 3 matières : Français, Mathématiques et « Enseignement moral et civique »… Ce fameux « programme » est le même pour tout le monde, pour tous les élèves scolarisés dans les écoles publiques ou sous contrat, ce qui représente plus de 99% des jeunes en âge d’être scolarisés en 2016. Seuls les élèves d’écoles privées hors contrat et ceux qui bénéficient de l’instruction en famille échappent au sacro-saint « programme ».

Cette monoculture éducative, nous la partageons avec beaucoup de pays, notamment d’anciens pays colonialistes. Pour celles et ceux qui n’ont pas vu le documentaire « Schooling the world » de Carol Black (2010), je vous encourage à prendre 1 heure, bien accroché(e) car ça picote. Le film est disponible en VOD pour moins de 2 Euros sur Viméo, ou bien gratuitement sur le site de la réalisatrice (avec les sous-titres en français).

https://vimeo.com/ondemand/schoolingtheworld/105902779
Schooling the world, de Carol Black (2010)

Dans cette monoculture de blé, il y a bien sûr des personnes qui font du blé bio : c’est très coûteux pour elles, en temps, en énergie. Même si elles sont mises sous pression par le système, elles font une prouesse : de l’excellent blé bio. Il y en a même qui cultivent de vieilles variétés, et celles-ci sont encore plus admirables : potager, sorties en nature, Communication Non Violente, etc. Ils et elles résistent, mettent tout leur cœur au service d’une vocation, même si elles et ils se retrouvent entre le marteau de politiques déconnectées de la réalité et l’enclume de familles et enfants dont les attentes ont changé et dont les conditions de vie se sont souvent durcies.

Mais tout ceci reste de la monoculture. Le mantra « programme, programme, programme » est un mantra aussi répandu et ancré que « croissance, croissance, croissance ». Est-ce que ça fonctionne ? Eh bien même pas. Même avec les critères d’évaluation issus de cette mouvance de la monoculture (PIRLS, TIMSS, PISA), tous les indicateurs sont au rouge (PISA 2018 ici). Évidemment, il n’y a pas de rapports sur la souffrance des instituteurs-trices et profs ou directeurs(trices), juste quelques articles ici et là (ou même encore là) quand la réalité du quotidien des acteurs et actrices ne peut plus être cachée.

Quelles conséquences ?

Le parallèle entre l’agriculture et l’éducation est assez saisissant ; prenons quelques minutes pour se prêter à une rapide comparaison (ce tableau mériterait clairement d’être développé) :

ConséquencesMonoculture agricoleMonoculture éducative
Appauvrissement du terrainCertaines catégories de nutriments se raréfient ; d’autres sont sur-représentées. Besoin d’intrants pour retrouver un pseudo-équilibre. Le sol perd son autonomie.Appauvrissement des idées, des manières de penser. Besoin d’idées extérieures (les « experts », les « politiques », etc.) pour résoudre les problèmes présentés comme complexes. Le peuple perd son autonomie.
Utilisation massive de produits Le rendement est le seul élément de mesure. Tout est fait pour protéger la plante, afin qu’elle puisse « produire » au maximum. Utilisation massive de produits biocides qui aggravent la situation. Installation d’une dépendance à ces produits.Le « programme » (au service de l’employabilité et de la croissance) est le seul élément de mesure. Apparition de troubles divers (« dys », dépressions, etc.) à toutes les strates (élèves autant que le personnel) solutionnés par des médicaments. Installation de dépendances diverses (médicaments, écrans, drogues, consommation, etc.).
Fragilité face aux chocsFace à un parasite ou à un événement climatique, la récolte peut être fortement altérée. Si la réponse externe (produits ci-dessus) échoue, la récolte peut être perdue.Face à un choc externe (épidémie, événement climatique, etc.), risque d’effondrement(s) si les solutions externes (médicaments, « experts », « politiques ») échouent.
Pollution & dégradation de l’environnementLes produits utilisés empoisonnent l’environnement, créant un cercle vicieux.Des idées toxiques (peur et toutes ses conséquences : populismes, extrémismes, complotismes, etc.) abondamment relayées empoisonnent la société, amplifiant la demande en solutions externes. Un cercle vicieux s’installe.

Poussons un peu plus loin ce parallèle, avec un exemple : les abeilles. Face à un pic de chaleur, les abeilles s’organisent. Lorsque la température augmente de manière trop importante à l’intérieur de leur habitat, les galettes de cire peuvent fondre et s’effondrer, détruisant ainsi les réserves de nourriture et le couvain. Les larves elles-mêmes sont sensibles à la température et peuvent être altérées par la chaleur, même sans effondrement des galettes de cire. Alors quand il fait chaud, les abeilles se mettent devant l’entrée de leur habitat, et commencent à ventiler. Elles se mettent dos à l’entrée, relèvent l’abdomen et agitent les ailes, afin de faire circuler l’air dans leur habitat et réguler la température. Et elles font cela depuis 100 millions d’années (à titre de référence, l’Homo Erectus est apparu il y a 3 millions d’années, et l’Homo Sapiens 300 000 ans). Hors, depuis quelques années, l’apiculture moderne a complètement changé la donne. Dans son environnement naturel, la jeune reine va être fécondée par 15 à 30 mâles ; cela se produit une fois, et elle fait sa réserve de semences pour toute la durée de sa vie. C’est cela qui assure la diversité génétique de la colonie. Quand il commence à faire chaud, les abeilles « réactives » vont tout de suite aller ventiler. Si ce n’est pas suffisant, les abeilles « équilibrées » vont venir les aider. Et il faudra encore attendre un peu pour que les abeilles « fainéantes » viennent leur prêter main forte si nécessaire. Tout ceci assure une régulation « en douceur » de la température de leur habitat. Hors l’apiculture « moderne » veut des abeilles qui sont productives, peu agressives, robustes ; pour cela, il est possible d’acheter des reines fécondées (in vitro) par un seul mâle afin de pouvoir garantir les caractéristiques énoncées. Du coup, la diversité génétique est perdue, et cela crée des problèmes de robustesse de la colonie. Pour reprendre notre exemple de la canicule : dans ces colonies artificiellement uniformes, quand il se met à faire chaud, les abeilles viennent ventiler toutes ensemble, créant ainsi des oscillations de température qui fragilisent le couvain. Ou bien elles viennent trop tard, ce qui a grosso-modo les mêmes conséquences. Chez les abeilles, les colonies uniformes sont intrinsèquement plus fragiles que les colonies à l’état naturel, qui elles cultivent une diversité.

Évidemment, la comparaison avec les abeilles a ses limites : il n’y a pas (encore ? ;-)) de sélection génétique à grande échelle dans nos sociétés. Mais juste après la génétique vient la culture, et un vecteur important de la culture est sans aucun doute l’éducation. Forcer tout le monde à apprendre la même chose, à raisonner de la même manière, est aussi dangereux dans une société humaine qu’une unicité génétique dans une ruche, en cas de choc. Et nous ne pouvons que le constater : les chocs sont là.

E-ducare

La vie fait bien les choses : elle nous dote toutes et tous de talents, de capacités physiques, intellectuelles, morales. N’y a t’il pas une autre manière de voir l’éducation, au service de chaque humain(e) ?

Je respire une minute et je repense à cet échange (vidéo de 7 minutes ci-dessous) avec Satish Kumar qui a eu lieu il y a presque 3 ans.

e-ducare : les fondements de l’éducation selon Satish Kumar (7 minutes)

Nous pourrions aussi explorer l’approche des peuples premiers concernant l’éducation : la première partie de l’ouvrage de Peter Gray (en référence ci-dessous) restitue des années de recherches à ce sujet. La liberté, l’apprentissage par l’expérience et le mimétisme, le jeu constituent les fondements de l’accompagnement des jeunes dans ces peuples. Les talents de chacun(e)s sont reconnus, et sont même l’occasion dans certaines tribus de nommer la personne : « celle-qui-guérit », « celui-qui-lit-les-étoiles », etc. Le concept même de comparaison n’existe pas… A quoi bon vu que nous sommes tous différents ?

Dans ces sociétés premières, l’enfant est considéré comme une personne à part entière. Ceci constitue un élément de base dans de nombreuses pédagogies alternatives : Montessori, Freinet, écoles démocratiques, écoles du 3ème type, Steiner. Dans « Le prophète », Khalil Gibran écrit :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.

Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.

Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.

L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.

Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.« 

Immédiatement, la question de l’intention est posée : l’éducation, pour quoi ? Cette question est centrale. Elle guide toutes nos pensées, nos paroles et nos actions dans ce domaine.

Est-ce seulement pour que nos enfants aient une « bonne situation » plus tard ?

Ou bien est-ce par exemple pour accompagner les jeunes à devenir des êtres autonomes, libres, responsables et heureux ?

Autonomie de penser selon ses propres schémas, de pouvoir remettre en cause des raisonnements (auto-défense intellectuelle). Autonomie suffisante pour faire face à des chocs de la vie à tous les niveaux : avoir développé suffisamment de savoir-être et savoir-faire pour traverser les épreuves de la vie en restant debout, ou se remettant debout rapidement. Si l’autonomie s’oppose aux addictions de toutes sortes, elle est compatible avec la dépendance choisie, ponctuellement : je peux par exemple choisir d’être dépendant d’un chirurgien quand j’ai besoin (il est beaucoup plus compétent que moi sur ce sujet ;-). Autonomies des mains aussi : pouvoir subvenir à ses besoins primaires et à ceux de ses proches.

Liberté de faire ses propres expériences, en prenant systématiquement sa responsabilité : le couple liberté-responsabilité est indissociable. Liberté de penser en traquant notamment l’auto-censure, les dogmes internes, en questionnant ses croyances. Liberté d’accepter la liberté de l’autre de penser autrement, de faire ses propres expériences. Liberté de ne pas rester emprisonné dans ses émotions (colère, etc.) : pouvoir les traverser (ou se faire traverser par elles) complètement sans y rester accroché(e). Liberté de choisir ce que j’ai envie d’apprendre ou pas, d’aller vers ce qui me fait vibrer et de rejeter (au moins temporairement) ce qui ne résonne pas en moi.

Responsabilité : vis-à-vis de soi et des générations futures. Vis-à-vis du collectif et de l’ensemble du vivant. Prendre la responsabilité de sa propre santé ; de ses pensées, de ses paroles, de ses actes, de ses émotions. Mes émotions n’engagent que moi ; même si un autre est le déclencheur, ce que j’en fais n’appartient qu’à moi et j’en suis 100% responsable. Comme dans un jardin, je suis 100% responsable des graines que je sème et dont je prends soin dans ma vie ; il y a évidemment les conditions climatiques extérieures qui viennent influencer, mais je reste responsable du choix des graines et du soin que j’y apporte. Cette responsabilité passe nécessairement par le cœur, par la conscience des conséquences de mes paroles, de mes actions.

Bonheur : savoir reconnaître quand il est là. Cultiver la joie, qui peut s’immiscer dans tous les interstices des épreuves quelles qu’elles soient. Prendre contact avec cet espace intérieur calme, stable, solide, ancré, qui est toujours là même quand on n’en a pas conscience. Savoir le retrouver et s’y reconnecter pendant les tempêtes. Partager ce bonheur ; célébrer : célébrer la vie, les réussites, les joies, les conditions qui font qu’on est ici et maintenant encore là avec une infinité de choses qui vont bien, malgré les épreuves de toutes sortes, petites ou grandes, vitales ou non.

Ambitieux ? Irréaliste ? Déplacé ? Pourquoi pas. Mais ces réflexions permettent au minimum de se poser des questions : que voulons-nous pour nos enfants ? Pour les enfants de nos enfants ? Qu’est-ce qui est suffisamment stable, inspirant et fécond pour l’individu, la société et tout le vivant pour être transmis aux 7 générations à venir, sans tomber dans des dogmes ?

Alors laissons la créativité des instits et profs s’exprimer librement, afin que celle des enfants et étudiant(e)s puisse aussi s’exprimer. Abandonnons l’idée même d’un « programme » déjà obsolète à peine l’encre sèche. Laissons se développer et cultivons la diversité au sein de l’école publique. Encourageons et développons les autres approches, qu’elles soient temporairement privées (pourquoi ne pas les rendre publiques, une fois le programme aboli ?), ou bien qu’elles se passent simplement en famille, comme ça a été le cas pendant des millénaires et que ça l’est encore chez les peuples premiers. La diversité n’est pas la cerise sur le gâteau : elle est la condition même de notre vie et de notre survie.

Pour aller plus loin :