Cette époque nous secoue, nous secoue fort, même. COVID et tout ce qui se passe autour, menaces climatiques (et mobilisations associées), attaques contre les libertés fondamentales, crises migratoires, terrorisme, chute de la biodiversité, la liste pourrait s’étendre sur de longues pages. Et ce n’est probablement que le début de ce que nous et les générations futures aurons à gérer.
Einstein a dit : « Un problème créé ne peut être résolu en réfléchissant de la même manière qu’il a été créé ». Plus que jamais, nous avons besoin de personnes qui réfléchissent autrement, qui mettent de côté les mantras culturels (« croissance », « compétitivité », « pouvoir d’achat », etc.), qui ont développé de profondes capacités à coopérer, qui intègrent l’ensemble du vivant ainsi que les générations à venir dans leurs équations mathématiques ou émotionnelles.
La monoculture éducative
Hors, nous sommes depuis des décennies dans une monoculture éducative. En France, à partir de l’âge de 3 ans, et jusqu’à la fin du collège, on dit aux enfants quoi faire, comment le faire et quand le faire. Pour celles et ceux qui n’ont jamais plongé dans les coulisses théoriques et règlementaires, voici un bref aperçu : programme de maternelle (cycle 1) : 21 pages. Programme de l’élémentaire (cycles 2 et 3) et du collège (cycles 3 et 4) : 385 pages. Et ensuite il y a les « attendus », pour chaque classe de chaque cycle. Au passage, il est intéressant de noter que le système n’a des attentes que pour 3 matières : Français, Mathématiques et « Enseignement moral et civique »… Ce fameux « programme » est le même pour tout le monde, pour tous les élèves scolarisés dans les écoles publiques ou sous contrat, ce qui représente plus de 99% des jeunes en âge d’être scolarisés en 2016. Seuls les élèves d’écoles privées hors contrat et ceux qui bénéficient de l’instruction en famille échappent au sacro-saint « programme ».
Cette monoculture éducative, nous la partageons avec beaucoup de pays, notamment d’anciens pays colonialistes. Pour celles et ceux qui n’ont pas vu le documentaire « Schooling the world » de Carol Black (2010), je vous encourage à prendre 1 heure, bien accroché(e) car ça picote. Le film est disponible en VOD pour moins de 2 Euros sur Viméo, ou bien gratuitement sur le site de la réalisatrice (avec les sous-titres en français).
Dans cette monoculture de blé, il y a bien sûr des personnes qui font du blé bio : c’est très coûteux pour elles, en temps, en énergie. Même si elles sont mises sous pression par le système, elles font une prouesse : de l’excellent blé bio. Il y en a même qui cultivent de vieilles variétés, et celles-ci sont encore plus admirables : potager, sorties en nature, Communication Non Violente, etc. Ils et elles résistent, mettent tout leur cœur au service d’une vocation, même si elles et ils se retrouvent entre le marteau de politiques déconnectées de la réalité et l’enclume de familles et enfants dont les attentes ont changé et dont les conditions de vie se sont souvent durcies.
Mais tout ceci reste de la monoculture. Le mantra « programme, programme, programme » est un mantra aussi répandu et ancré que « croissance, croissance, croissance ». Est-ce que ça fonctionne ? Eh bien même pas. Même avec les critères d’évaluation issus de cette mouvance de la monoculture (PIRLS, TIMSS, PISA), tous les indicateurs sont au rouge (PISA 2018 ici). Évidemment, il n’y a pas de rapports sur la souffrance des instituteurs-trices et profs ou directeurs(trices), juste quelques articles ici et là (ou même encore là) quand la réalité du quotidien des acteurs et actrices ne peut plus être cachée.
Quelles conséquences ?
Le parallèle entre l’agriculture et l’éducation est assez saisissant ; prenons quelques minutes pour se prêter à une rapide comparaison (ce tableau mériterait clairement d’être développé) :
| Conséquences | Monoculture agricole | Monoculture éducative |
| Appauvrissement du terrain | Certaines catégories de nutriments se raréfient ; d’autres sont sur-représentées. Besoin d’intrants pour retrouver un pseudo-équilibre. Le sol perd son autonomie. | Appauvrissement des idées, des manières de penser. Besoin d’idées extérieures (les « experts », les « politiques », etc.) pour résoudre les problèmes présentés comme complexes. Le peuple perd son autonomie. |
| Utilisation massive de produits | Le rendement est le seul élément de mesure. Tout est fait pour protéger la plante, afin qu’elle puisse « produire » au maximum. Utilisation massive de produits biocides qui aggravent la situation. Installation d’une dépendance à ces produits. | Le « programme » (au service de l’employabilité et de la croissance) est le seul élément de mesure. Apparition de troubles divers (« dys », dépressions, etc.) à toutes les strates (élèves autant que le personnel) solutionnés par des médicaments. Installation de dépendances diverses (médicaments, écrans, drogues, consommation, etc.). |
| Fragilité face aux chocs | Face à un parasite ou à un événement climatique, la récolte peut être fortement altérée. Si la réponse externe (produits ci-dessus) échoue, la récolte peut être perdue. | Face à un choc externe (épidémie, événement climatique, etc.), risque d’effondrement(s) si les solutions externes (médicaments, « experts », « politiques ») échouent. |
| Pollution & dégradation de l’environnement | Les produits utilisés empoisonnent l’environnement, créant un cercle vicieux. | Des idées toxiques (peur et toutes ses conséquences : populismes, extrémismes, complotismes, etc.) abondamment relayées empoisonnent la société, amplifiant la demande en solutions externes. Un cercle vicieux s’installe. |
Poussons un peu plus loin ce parallèle, avec un exemple : les abeilles. Face à un pic de chaleur, les abeilles s’organisent. Lorsque la température augmente de manière trop importante à l’intérieur de leur habitat, les galettes de cire peuvent fondre et s’effondrer, détruisant ainsi les réserves de nourriture et le couvain. Les larves elles-mêmes sont sensibles à la température et peuvent être altérées par la chaleur, même sans effondrement des galettes de cire. Alors quand il fait chaud, les abeilles se mettent devant l’entrée de leur habitat, et commencent à ventiler. Elles se mettent dos à l’entrée, relèvent l’abdomen et agitent les ailes, afin de faire circuler l’air dans leur habitat et réguler la température. Et elles font cela depuis 100 millions d’années (à titre de référence, l’Homo Erectus est apparu il y a 3 millions d’années, et l’Homo Sapiens 300 000 ans). Hors, depuis quelques années, l’apiculture moderne a complètement changé la donne. Dans son environnement naturel, la jeune reine va être fécondée par 15 à 30 mâles ; cela se produit une fois, et elle fait sa réserve de semences pour toute la durée de sa vie. C’est cela qui assure la diversité génétique de la colonie. Quand il commence à faire chaud, les abeilles « réactives » vont tout de suite aller ventiler. Si ce n’est pas suffisant, les abeilles « équilibrées » vont venir les aider. Et il faudra encore attendre un peu pour que les abeilles « fainéantes » viennent leur prêter main forte si nécessaire. Tout ceci assure une régulation « en douceur » de la température de leur habitat. Hors l’apiculture « moderne » veut des abeilles qui sont productives, peu agressives, robustes ; pour cela, il est possible d’acheter des reines fécondées (in vitro) par un seul mâle afin de pouvoir garantir les caractéristiques énoncées. Du coup, la diversité génétique est perdue, et cela crée des problèmes de robustesse de la colonie. Pour reprendre notre exemple de la canicule : dans ces colonies artificiellement uniformes, quand il se met à faire chaud, les abeilles viennent ventiler toutes ensemble, créant ainsi des oscillations de température qui fragilisent le couvain. Ou bien elles viennent trop tard, ce qui a grosso-modo les mêmes conséquences. Chez les abeilles, les colonies uniformes sont intrinsèquement plus fragiles que les colonies à l’état naturel, qui elles cultivent une diversité.
Évidemment, la comparaison avec les abeilles a ses limites : il n’y a pas (encore ? ;-)) de sélection génétique à grande échelle dans nos sociétés. Mais juste après la génétique vient la culture, et un vecteur important de la culture est sans aucun doute l’éducation. Forcer tout le monde à apprendre la même chose, à raisonner de la même manière, est aussi dangereux dans une société humaine qu’une unicité génétique dans une ruche, en cas de choc. Et nous ne pouvons que le constater : les chocs sont là.
E-ducare
La vie fait bien les choses : elle nous dote toutes et tous de talents, de capacités physiques, intellectuelles, morales. N’y a t’il pas une autre manière de voir l’éducation, au service de chaque humain(e) ?
Je respire une minute et je repense à cet échange (vidéo de 7 minutes ci-dessous) avec Satish Kumar qui a eu lieu il y a presque 3 ans.
Nous pourrions aussi explorer l’approche des peuples premiers concernant l’éducation : la première partie de l’ouvrage de Peter Gray (en référence ci-dessous) restitue des années de recherches à ce sujet. La liberté, l’apprentissage par l’expérience et le mimétisme, le jeu constituent les fondements de l’accompagnement des jeunes dans ces peuples. Les talents de chacun(e)s sont reconnus, et sont même l’occasion dans certaines tribus de nommer la personne : « celle-qui-guérit », « celui-qui-lit-les-étoiles », etc. Le concept même de comparaison n’existe pas… A quoi bon vu que nous sommes tous différents ?
Dans ces sociétés premières, l’enfant est considéré comme une personne à part entière. Ceci constitue un élément de base dans de nombreuses pédagogies alternatives : Montessori, Freinet, écoles démocratiques, écoles du 3ème type, Steiner. Dans « Le prophète », Khalil Gibran écrit :
« Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier.
Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés.
L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance
pour que Ses flèches puissent voler vite et loin.
Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie;
Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable.«
Immédiatement, la question de l’intention est posée : l’éducation, pour quoi ? Cette question est centrale. Elle guide toutes nos pensées, nos paroles et nos actions dans ce domaine.
Est-ce seulement pour que nos enfants aient une « bonne situation » plus tard ?
Ou bien est-ce par exemple pour accompagner les jeunes à devenir des êtres autonomes, libres, responsables et heureux ?
Autonomie de penser selon ses propres schémas, de pouvoir remettre en cause des raisonnements (auto-défense intellectuelle). Autonomie suffisante pour faire face à des chocs de la vie à tous les niveaux : avoir développé suffisamment de savoir-être et savoir-faire pour traverser les épreuves de la vie en restant debout, ou se remettant debout rapidement. Si l’autonomie s’oppose aux addictions de toutes sortes, elle est compatible avec la dépendance choisie, ponctuellement : je peux par exemple choisir d’être dépendant d’un chirurgien quand j’ai besoin (il est beaucoup plus compétent que moi sur ce sujet ;-). Autonomies des mains aussi : pouvoir subvenir à ses besoins primaires et à ceux de ses proches.
Liberté de faire ses propres expériences, en prenant systématiquement sa responsabilité : le couple liberté-responsabilité est indissociable. Liberté de penser en traquant notamment l’auto-censure, les dogmes internes, en questionnant ses croyances. Liberté d’accepter la liberté de l’autre de penser autrement, de faire ses propres expériences. Liberté de ne pas rester emprisonné dans ses émotions (colère, etc.) : pouvoir les traverser (ou se faire traverser par elles) complètement sans y rester accroché(e). Liberté de choisir ce que j’ai envie d’apprendre ou pas, d’aller vers ce qui me fait vibrer et de rejeter (au moins temporairement) ce qui ne résonne pas en moi.
Responsabilité : vis-à-vis de soi et des générations futures. Vis-à-vis du collectif et de l’ensemble du vivant. Prendre la responsabilité de sa propre santé ; de ses pensées, de ses paroles, de ses actes, de ses émotions. Mes émotions n’engagent que moi ; même si un autre est le déclencheur, ce que j’en fais n’appartient qu’à moi et j’en suis 100% responsable. Comme dans un jardin, je suis 100% responsable des graines que je sème et dont je prends soin dans ma vie ; il y a évidemment les conditions climatiques extérieures qui viennent influencer, mais je reste responsable du choix des graines et du soin que j’y apporte. Cette responsabilité passe nécessairement par le cœur, par la conscience des conséquences de mes paroles, de mes actions.
Bonheur : savoir reconnaître quand il est là. Cultiver la joie, qui peut s’immiscer dans tous les interstices des épreuves quelles qu’elles soient. Prendre contact avec cet espace intérieur calme, stable, solide, ancré, qui est toujours là même quand on n’en a pas conscience. Savoir le retrouver et s’y reconnecter pendant les tempêtes. Partager ce bonheur ; célébrer : célébrer la vie, les réussites, les joies, les conditions qui font qu’on est ici et maintenant encore là avec une infinité de choses qui vont bien, malgré les épreuves de toutes sortes, petites ou grandes, vitales ou non.
Ambitieux ? Irréaliste ? Déplacé ? Pourquoi pas. Mais ces réflexions permettent au minimum de se poser des questions : que voulons-nous pour nos enfants ? Pour les enfants de nos enfants ? Qu’est-ce qui est suffisamment stable, inspirant et fécond pour l’individu, la société et tout le vivant pour être transmis aux 7 générations à venir, sans tomber dans des dogmes ?
Alors laissons la créativité des instits et profs s’exprimer librement, afin que celle des enfants et étudiant(e)s puisse aussi s’exprimer. Abandonnons l’idée même d’un « programme » déjà obsolète à peine l’encre sèche. Laissons se développer et cultivons la diversité au sein de l’école publique. Encourageons et développons les autres approches, qu’elles soient temporairement privées (pourquoi ne pas les rendre publiques, une fois le programme aboli ?), ou bien qu’elles se passent simplement en famille, comme ça a été le cas pendant des millénaires et que ça l’est encore chez les peuples premiers. La diversité n’est pas la cerise sur le gâteau : elle est la condition même de notre vie et de notre survie.
Pour aller plus loin :
- « Libre pour apprendre », Peter Gray
- Conférence de Peter Gray, septembre 2019
- « Être et devenir », de Clara Bellar