Gouvernance partagée, le retour

C’était l’été 2017, dans le canton de Vaud en Suisse ; nous étions en train de nous balader en montagne avec Christian Junod. Nous discutons, tranquillement, et je lui parle du projet d’école alternative qui vient juste de naître, le groupe venant de se constituer. J’exprime ma fierté de faire partie d’un groupe organisé horizontalement, en gouvernance partagée : en 2015, j’avais fait une formation de sociocratie et j’avais essayé tant bien que mal d’implémenter certains principes au sein de la crèche associative dont je faisais partie. Trop difficile dans un groupe déjà constitué depuis des années, surtout pour un débutant sans expérience. Mais là, on allait voir ce qu’on allait voir, avec ce groupe tout neuf qui de plus était sensible à une autre vision de la démocratie, du pouvoir « avec », de la coopération, consentement, gestion des conflits, et tout le trala-la. Bref, j’étais un peu comme un ado tout amoureux, qui décrivait à un Maître Jedi comme la vie était belle.

Et là, Christian me dit qu’il n’y croit pas du tout, en tout cas pas sous la forme idéaliste que je décrivais. Pour lui, la gouvernance horizontale/partagée pure n’est pas réaliste dans l’état actuel des choses, car elle met de côté certains aspects immuables des projets collectifs, par exemple le concept de la personne source. J’avais fait un stage avec Peter Koenig à Paris en début d’année à ce sujet, mais je ne voyais pas trop ne voulais pas voir 😉 l’articulation entre les 2 concepts. Malgré toute la douceur du verbe et de l’environnement, j’encaisse ; c’est trop dur pour moi d’abandonner cette vision idyllique de la gouvernance horizontale telle que décrite par Frédéric Laloux par exemple (cf. biblio ci-dessous). Fin de l’épisode Suisse.

Un peu plus de 3 ans après, avec le vécu du projet d’école, un Atelier du Nous et un stage « Élément Humain » avec Jean-Luc Christin dans les locaux de l’Université du Nous, je « tombe » sur cette vidéo avec Isabelle Padovani qui pendant 2 heures décortique les mécanismes des conflits dans un projet collectif (le Hameau des Buis). Et là, ça fait « W-H-A-O » en moi.

Voici quelques pépites de cet échange pour moi :
– Le mot « projet » a la même racine que « projection » ; on y projette ce que nous sommes à l’instant « t », avec nos conditionnements, nos croyances, nos concepts, nos blessures, notre conscience et nos moyens. Il est fondamental de décrire le projet de la manière la plus explicite possible afin de limiter les désillusions.
– Pour un projet collectif, se poser (et poser) explicitement les questions : « Êtes-vous prêt(e)s à faire un travail intérieur au moins aussi important que le travail extérieur (matériel) ? Êtes-vous prêt(e)s à voir vos conditionnements, croyances, concepts remis en cause par d’autres ? ». Le groupe pointera toutes nos zones d’ombre (non mises en lumière).
– Il y a souvent un décalage dans l’engagement, car au départ du projet, on ne sait pas à quoi on s’engage : ces projets sont nouveaux, et peut de personnes ont l’expérience et de la clarté sur ce que ça implique pour chacun(e).
– Il y a des confusions terribles en ce qui concerne la gouvernance partagée ; l’une d’entre elle concerne la différence entre « faire autorité » (autorité naturelle liée à l’expérience, la sagesse, représentées par le grand sage/chaman/ancien les peuples premiers) et « exercer une autorité » (de manière plus artificielle, souvent avec le « pouvoir sur »).
– Il est important d’avoir de la clarté sur l’endroit d’où on vient : est-ce un endroit de fuite (du pouvoir, de l’autorité, etc.) ? Auquel cas il y aura probablement un basculement vers l’autre extrême, qui se concrétisera in fine exactement par ce que l’on fuit.
– Il est fondamental de poser toutes les règles du jeu par écrit, et notamment ce qui est prévu en cas de « guerre atomique » dans le groupe : processus de régulation de conflits, ressources vers qui se tourner, etc.
– quand je m’engage dans un projet collectif, je m’engage à 3 niveaux : le pont (la croisière s’amuse), les soutes (la galère, il faut ramer pour faire avancer le navire), et ce que je ferai quand je ne serai pas en capacité de descendre en soute.
– et une pépite (encore) plus personnelle : importance de pouvoir rester avec un inconfort émotionnel intense, plutôt que de le fuir d’une manière ou d’une autre. Cet inconfort est un cadeau qui m’aide à mettre de la lumière sur mes zones d’ombres.
Tout ceci est très complémentaire de ce que j’ai pu découvrir avec l’Université du Nous… La photo de la plage idyllique est définitivement oubliée : ces projets nous rappellent à notre humanité, avec tous ses aspects qu’il est si difficile de regarder en face.

« Il faut que je sois en paix avec ma propre violence pour aller vers la non-violence. »

Marshall Rosenberg

Un grand merci à Sophie et Laurent pour ce cadeau ; je le découvre à la période de Noël, « par hasard » ;-). Cette vidéo est pour moi une contribution énorme aux projets collectifs teintés « nouveau monde » bien que cette expression perde peu à peu de son sens pour moi. Merci aussi à Isâ pour ton éclairage, ta manière de voir. Pour avoir rencontré des membres du collectifs du Hameau des Buis au festival Oasis Colibris en Octobre, je mesure l’intensité du conflit et la souffrance occasionnée de part et d’autre. Merci de votre contribution à notre transformation – ces projets sont pour moi fondamentaux car ils permettent de débroussailler, d’ouvrir un passage pour les suivants. Avec tous les inconvénients du débroussaillage : ça pique, c’est éreintant, on cherche la clairière magnifique sans forcément la trouver, on en prend « plein la figure ». Merci à vous toutes et tous qui débroussaillez, dans tous les domaines : vivre ensemble, éducation, démocratie, simplicité volontaire, solidarités, désobéissance civile & opposition non-violente, nouveaux médias, etc. Merci.

Pour aller plus loin :

Une réflexion sur « Gouvernance partagée, le retour »

  1. Christian Junod

    Merci de ce partage Jérôme. Pour être clair, je crois dans quelque chose de plus horizontal, plus organique simplement trop souvent ces idées viennent à partir d’une blessure, souvent celle de « l’abus de pouvoir ». Avoir souffert de pouvoir sur nous et ne pas vouloir le reproduire. De là l’importance de voir cette blessure et de s’en occuper pour éviter qu’elle prenne toute la place.
    Pour la petite histoire, Frédéric Laloux a suivi une journée Source avec Peter Koenig et ils sont eu des contacts réguliers depuis. Dans l’une ou l’autre vidéo, il partage l’importance de tenir compte de ces principes.

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