Tout a commencé par une phrase entendue au hasard d’un documentaire : « Les premières victimes du climat sont les démocraties ». Phrase qui passe presque inaperçue, que je juge d’abord comme étant excessive, vide, décalée.
Et puis me revient le livre de Naomi Klein, « La stratégie du choc », sorti en 2007, ainsi que le documentaire du même nom, qui est disponible un peu partout sur Internet. Le documentaire commence par une citation :
« Un état de choc, ce n’est pas seulement ce qui nous arrive après un drame, c’est ce qui nous arrive quand on perd nos repères, quand on perd notre Histoire, quand on est déboussolé. Ce qui nous permet de garder le cap, de rester vigilant, c’est notre Histoire. Une période de crise, comme actuellement, est l’occasion de réfléchir à l’Histoire, aux ruptures et continuités, à nos racines, l’occasion de nous resituer dans la longue histoire des luttes.«
Naomi Klein, « La stratégie du choc »
Pendant un choc, et pendant une certaine période après le choc, on peut faire passer n’importe quoi à à peu près n’importe qui, à grande échelle.
La plus grande illustration de ce principe a probablement été les attentats du 11 septembre 2001, qui a permis l’instauration du Patriot Act, ensemble de lois Américaines, prises au nom de la défense contre le terrorisme et qui a permis notamment d’espionner massivement tout citoyen de la Terre (y compris des dirigeant(e)s de pays souverains – ici et là). Ces écoutes massives et automatiques, révélées par Edward Snowden en 2013, touchent n’importe quel citoyen de la planète, si peu qu’il/elle soit connectée. Depuis, cette pratique s’est propagée à l’international, y compris en France. Et ce n’est pas fini, la tentation est grande de généraliser ce principe. Sidérés par les attaques terroristes du 11 septembre, nous (citoyens partout dans le monde) avons fait une croix sur notre droit à la vie privée, notamment numérique. Nous savons désormais que tout e-mail, toute conversation téléphonique, toute publication sur un réseau social, tout historique de navigation internet sont susceptibles d’être enregistrés, et le sont au moins partiellement, sans qu’il n’y ait aucune requête préalable en justice. Ces lois, d’abord temporaires, ont été soit reconduites, soit adoptées définitivement.
Le choc des attentats de 2001 a aussi permis aux USA de légaliser la torture, comme ça a été le cas à Guantanamo. C’est encore le cas à ce jour, puisque 40 détenus sont encore à Guatanamo.
Le schéma est simple : choc => (sur) médiatisation du choc => en réaction au choc, on fait passer des lois d’abord temporaires qui n’auraient jamais pu passer sans ce choc => quelques années plus tard, les lois deviennent définitives.
Ce schéma peut aussi nous emmener beaucoup plus loin que de « simples lois » : les démocraties passent du côté obscur, en se mettant au niveau des terroristes qu’elles sont censées combattre : toujours sous le choc des attaques terroristes de 2001, et des attaques à l’anthrax, le 5 février 2003 Colin Powell, secrétaire d’état américain prononce un discours devant l’ONU, discours censé apporter les preuves que l’Irak possède des « armes de destruction massive ». Ce discours permet le déclenchement par une coalition menée par les États-Unis de la seconde guerre d’Irak le 20 mars 2003. Le bilan de cette guerre est estimé à 500 000 victimes (dont près de 200 000 civils), même si d’autres estimations au été faites depuis (660 000 par le Lancet). Cette guerre à aussi permis à la coalition de torturer massivement en utilisant les mêmes installations que Saddam Hüssein : Abou Graib, en toute illégalité.
Mais il se trouve que tout dans le discours de Powell était bidon. Ca frise le crime contre l’humanité, mais c’est passé comme une lettre à la poste, et rares sont celles et ceux qui aujourd’hui militent pour un procès des responsables.
Le choc permet aussi le mensonge, même le plus énorme conduisant à des massacres opérés par des démocraties.
En France, nous avons non seulement hérité des chocs internationaux, mais avons aussi eu nos propres chocs : Charlie, Bataclan, etc. Un état d’urgence a été déclaré, avec ses abus ici ou là. Il aura duré en tout près de 2 ans, pour que ses principales mesures entrent dans la loi, non sans réactions (là aussi).
Nous sommes maintenant en plein choc sanitaire, sidérés. Un nouvel état d’urgence a été décrété en mars 2020, et nous y sommes encore soumis à l’heure ou j’écris ces lignes. Pendant cet état d’urgence, outre des mesures directes discutables, se glissent des tentatives plus radicales qui auraient pu passer sous le radar. Prenons l’exemple de la « loi sécurité globale », qui en temps de confinement et donc d’interdiction (au moins psychologique) de manifester, aurait presque pu passer sans encombres. Alors que la plupart des mesures de cette loi étaient prévues de longue date, on attend une crise (COVID & confinement) pour la faire passer. Vers une privatisation des forces de l’ordre ? Naomi Klein avait déjà mis en lumière ce phénomène en Irak il y a 13 ans… Et Damasio en 2019. Il y a heureusement eu une mobilisation massive (ici aussi et même l’ONU s’en mêle), mais les dérives sont déjà devenues des réflexes : face à la forte opposition à cette loi, des tentatives de court-circuiter les mécanismes démocratiques en place sont faites. En période de crise, les tentations de faire « vite » et « fort » sont grandes, justifiées par « l’urgence » et la peur.
Un autre exemple est la loi contre le séparatisme, renommée depuis « projet de loi renforçant la laïcité et les principes républicains », qui après une première annonce à Mulhouse a été lancée aux Mureaux dans un contexte spécial (procès Charlie hebdo, attentat au hachoir). Et on y trouve dedans l’interdiction de l’instruction en familles et le durcissement contre les écoles hors contrat : contrairement à des principes constitutionnels et Européens, « tout le monde à l’école ». Et l’article 25 de la loi contre le séparatisme, introduit juste après l’assassinat de Samuel Paty, punit « l’intention de nuire » ; nous nous rapprochons du « Minority report » de Spielberg.
En trame de fond, le niveau de violence général augmente, à tel point que la France se fait épingler par l’ONU.
Nous baignons dans ces pratiques depuis 2001, et de manière encore plus évidente depuis 2015. Nous nous y habituons. Choc, mesures d’exceptions d’abord temporaires, puis loi et/ou actions illégales.
« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux«
Benjamin Franklin
La crise sanitaire que nous traversons est probablement une des premières crises d’ampleur liées à notre civilisation biocide ; d’autres suivront, sans aucun doute, pour potentiellement devenir à un moment donné la norme, au vu des défis qui sont là, devant nous. Si à chaque crise nous laissons rogner un peu de nos libertés fondamentales, à cause de la peur, de la sidération, nous aurons tout perdu, comme l’exprime si bien Benjamin Franklin. Il se pourrait bien que les premières victimes du climat soient les démocraties, en effet.
Nous connaissons parfaitement le processus : crise, mesures temporaires non acceptables, pérennisation de ces mesures. Nous constatons que les chocs sont utilisés pour devenir des tremplins pour des mesures qui seraient inacceptables en temps normal. Nous y voyons clair. Nous pouvons faire le choix de traverser nos peurs en restant centrés et reliés, en défendant les principes qui nous sont chers, et qui font que nous vivons encore dans une démocratie, aussi imparfaite soit-elle.
Pour aller plus loin :
- « Désobéissant.e.s » de Alizée Chiappini et Adèle Flaux, en replay jusqu’au 24/02/21
- « A nous d’agir » de Susanne Erler, en replay jusqu’au 20/11/2021
- Citizenfour, de Laura Poitras
- Snowden, de Oliver Stone
- Meeting Snowden, de Flore Vasseur
- L’Etat d’urgence, Karine Roudier, Laurent Geslin, David-André Camous