Archives mensuelles : février 2021

Monoculture éducative, toujours plus loin ?

Le modèle de la monoculture éducative est au bout du chemin ; ce n’est plus tenable, sous aucun angle. Les écoles alternatives se multiplient : le nombre d’écoles hors contrat a doublé en 5 ans, passant de 793 en 2015 à 1571 en 2020, et ce malgré le durcissement de la règlementation en 2018. Le nombre d’enfants qui bénéficient de l’instruction en famille explose lui aussi, passant de 35 000 en 2017 à 50 000 en 2020. Les démissions augmentent dans l’éducation nationale, bien qu’il soit difficile d’avoir des chiffres récents (et que la démission n’est pas un droit dans l’éducation nationale : elle est soumise à acceptation de la hiérarchie).

En réaction, le système se raidit. Annonce de l’interdiction de l’instruction en famille, et durcissement des conditions pour les écoles hors contrat (avec possibilité de fermeture administrative sans passer par un juge), avec comme prétexte « la lutte contre le séparatisme ». Tout ça, au mépris de la déclaration universelle des droits de l’Homme qui dans son article 26 énonce : « Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. ». Au mépris aussi de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales (Protocole additionnel, article 2 P.33) : « L’État, dans l’exercice des fonctions qu’il assumera dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, respectera le droit des parents d’assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ». Et au mépris enfin de la Charte des droits fondamentaux de l’union européenne qui dans son Article 14 énonce : « La liberté de créer des établissements d’enseignement dans le respect des principes démocratiques, ainsi que le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques, sont respectés selon les lois nationales qui en régissent l’exercice. ». Mais ce ne sont que des détails. En réaction à ces réactions, des gens se mobilisent ici et là. Des tribunes sont rédigées (Marianne, Libération). Quel impact dans un espace public déjà sur-saturé ?

Dans le dernier numéro d’Yggdrasil, à la question « Le vendredi 2 octobre 2020, le président annonce avoir décidé de retirer la liberté de choisir l’instruction en famille. Quels enjeux perçois-tu derrière cette privation de liberté ? », André Stern répond : « La première chose que je vois, c’est qu’une liberté est en danger. Or, pour moi, il n’y a pas de petite liberté, il y a la liberté tout court. Et je suis tout de suite en alarme quand il y a une liberté qu’on menace de restreindre. La deuxième chose, c’est l’argument vendeur selon lequel ce serait une liberté qui ne concernerait qu’une frange infime de la population, puisqu’il y a officiellement 50 000 enfants non-scolarisés en France pratiquant l’instruction en famille, et donc on dit que ça ne concerne qu’une petite partie de la population… En fait, ça nous concerne tous. Il y a 13 millions d’enfants scolarisable, ça fait 13 millions d’enfants concernés. Parce que si nous les privons de cette liberté, nous les privons d’un choix. Il y a plein de gens pour qui ça peut devenir d’actualité du jour au lendemain et qui ne le savent pas aujourd’hui. Je tiens à m’adresser à ceux-là : une situation professionnelle qui change, un enfant en phobie scolaire, en situation de harcèlement et autre difficultés, ça arrive à tout le monde et tout le monde ne peut pas se payer une école hors contrat ! Je pense que tout cela repose sur un malentendu : il y a une grosse confusion entre déscolarisation sauvage et instruction en famille. Parce que l’instruction en famille (IEF) est une chose officielle qui n’est pas hors système, mais qui fait partie du système, qui est déclarée et contrôlée annuellement. Donc supprimer l’instruction en famille, c’est interdire les enfants officiels, déclarés, visibles, traçables, mais ça ne met aucunement fin à la déscolarisation sauvage, qui est le problème des familles séparatistes visées par cette loi. Familles qui, de toutes manières, ne le déclarent pas, sont dans l’illégalité et ne le déclareront toujours pas si on supprime le droit aux familles déclarées. C’est étonnant de supprimer un droit aux enfants déclarés sans réussir à résoudre le problème ! Cela me rappelle ce qu’avait dit Martin Niemöller, qui était pasteur : « Ils sont d’abord venus chercher les socialistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas socialiste. Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas syndicaliste. Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas Juif. Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre ». Nous sommes tous concernés. »

Au nom du combat contre les séparatismes, ou bien de la laïcité, on fait passer à peu près n’importe quoi. Arrêtons-nous quelques instants sur la laïcité… A ce jour, plus de 2 millions d’élèves sont scolarisés dans près de 8000 établissements catholiques ; hors, la quasi-totalité de ces établissements sont des établissement privés sous contrat, c’est à dire qu’il sont partiellement financés par l’État Français, sur le budget du Ministère de l’Éducation. En 2017, sur un budget de 68,64 milliards d’Euros, Le Ministère de l’éducation consacrait près de 7 milliards d’Euros à l’enseignement privé sous contrat, soit un peu plus de 10% de son budget. Et 95% des établissements privés sous contrat sont des établissements catholiques. Oui, vous avez bien lu : près de 10% du budget de l’Éducation Nationale (en 2017 en tous cas) part pour l’enseignement catholique. Est-ce réellement ça, pour vous, une éducation « laïque » ? Je n’ai rien contre l’enseignement catholique en soi – simplement, comment un État peut-il se réclamer « laïque » en dépensant 10% de son budget éducatif pour des écoles sous tutelle de la conférence des évêques ? La laïcité ne voudrait-elle pas que ces 10% soient utilisés aussi pour financer des établissements musulmans, bouddhistes, juifs ou autres (ou bien ne financer aucune école confessionnelle, évidemment ;-)) ? Manifestement non.

Partout la monoculture éducative se durcit, jusque dans les universités. Il faut que tout le monde sorte du même moule, même si ce moule nous mène aux catastrophes.

Et je me mets à rêver. Je rêve à une école publique où les « inspecteurs » deviennent des « facilitateurs », des soutiens. Je rêve à une école publique où on laisse la liberté aux enseignant(e)s la liberté de faire leur métier comme elles et ils le souhaitent, avec des classes allégées (je me souviens de l’exemple finlandais dans « Demain »), de l’aide pour introduire des pédagogies alternatives, du soutien humain pour gérer les enfants qui demandent plus d’attention. Je rêve que le « programme » passe de 300 pages à 15 pages et inclue la coopération, la connexion à soi-même (émotions, ressentis physiques, etc.) et à tout le vivant. Je rêve que les enfants puissent choisir ce qu’ils veulent étudier, guidés par l’enthousiasme et la curiosité, afin de développer leurs talents propres. Je rêve que les cours puissent se passer hors des salles de classe, dans la nature, partout où c’est possible. Je rêve à des écoles alternatives publiques comme on peut en voir ailleurs. Aïe, je viens de me pincer.

Pour aller plus loin :

Désobéissances & résistances

Les sujets d’indignation ne manquent pas, et je ne me risquerai pas à en dresser une liste : nous avons toutes et tous des points sensibles qui nous activent, nous permettant d’explorer une large palette d’émotions allant de la peur à la colère en passant par le dégoût. Il existe cependant un point rassembleur : le sentiment d’impuissance. Que puis-je faire, individuellement ? Où mettre mon énergie pour contribuer à faire changer «les choses » (vous pouvez préciser selon votre sensibilité) ?

Il y a presque un an, Le Monde sortait un dossier au sujet de la désobéissance civile («De Gandhi à Extinction Rebellion, la longue marche de la désobéissance civile», de Anne Chemin) ; il faisait suite à une tribune de 1000 scientifiques qui appelaient ,face à la crise écologique, à «participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…)»…

Alors que certains prônent la non-violence dans sa plus grande pureté (Extinction Rebellion par exemple), d’autres invitent ouvertement à mener des actions directes potentiellement destructrices de biens (Deep Green Resistance ou bien See Shepherd par exemple, mais les plus connus en France sont certainement les faucheurs volontaires). Certains groupes (par exemple les «Black Blocks»), eux, vont à la confrontation physique, quitte à saboter des actions de grande ampleur (cf. « Désobéissant.e.s » de Alizée Chiappini et Adèle Flaux).

En Juin 2015, les Colibris organisaient une table ronde sur le thème « Une histoire de violence » ; j’avais été particulièrement remué par l’intervention de Paul Watson (co-fondateur de Greenpeace, et fondateur de Sea Shepherd) :

« Les États ont le monopole de la violence » dit Paul Watson ; nul doute que la France est championne des démocraties à ce sujet… Je suis tombé de ma chaise en découvrant comment ont été « traitées » les récentes émeutes aux Pays-Bas : « Le maire de Rotterdam, et figure populaire du parti social-démocrate PvdA, Ahmed Aboutaleb, a justifié l’usage de canons à eau pour disperser les manifestants : « Ce sont des voleurs éhontés, que puis-je vous dire de plus… Nous avons dû menacer d’utiliser des grenades lacrymogènes, ce qu’il ne m’était jamais arrivé dans toute ma carrière de maire [depuis 2009 – ndlr] » » – le gars s’excuse d’avoir utilisé des canons à eau et a dû « menacer d’utiliser les gaz lacrymo »… Science-fiction pour un Français… ou bien normalité ? Avons-nous déjà renoncé au droit de manifester dans le calme et la paix, sans se sentir menacés par celles et ceux qui sont censés nous protéger ? Et j’écris ça en ayant pris le temps d’aller explorer l’autre côté du miroir, la grande majorité des membres des « forces de l’ordre » faisant leur métier dignement.

Dans l’Histoire récente (révolutions arabes, pour ne prendre que cet exemple), les désobéissants, nommés « terroristes » par le pouvoir en place, sont devenus des héros par la suite. Que dire des Résistants pendant la seconde guerre mondiale, et toutes celles et ceux qui ont consciemment violé les lois de Vichy ? Certain.e.s ont un arbre à Yad Vashem, reconnu.e.s pour leurs actes héroïques. Que dire encore de Mandela qui a été emprisonné pour « terrorisme » pendant plus de 27 ans ? Gandhi aussi est passé plusieurs fois par la case « prison »… Alors le caractère « sacré » de la loi, où est-il réellement, à partir du moment où ladite loi est destructrice (de la biodiversité, des structures sociales, des libertés fondamentales etc. – complétez selon vos sensibilités) ? Est-ce qu’à partir du moment où nos vies (et celles des générations suivantes) sont clairement en jeu la Résistance/désobéissance ne devient pas un acte Citoyen ? Ce n’est pas un hasard si de nouveaux collectifs reprennent la rhétorique de cette époque (Conseil National de la Nouvelle Résistance par exemple)…

Où placer le curseur ? Il existe plusieurs niveaux de désobéissance, selon les risques que nous sommes prêts à prendre ; il semblerait qu’une clé de la réussite soit un engagement total, en ayant au préalable accepté les éventuelles conséquences… Je laisse la parole à Satish Kumar :

Quel est le bon moment pour la désobéissance civile ?

Bien que des Gandhi, Luther King ou Mandela modernes existent (Aung San Suu Kyi, Snowden dans un autre registre, etc.), nous n’avons pas toutes et tous la fibre de la grande désobéissance et du sacrifice…

La désobéissance, ou même la résistance ne sont heureusement pas les seules voies pour opérer un changement de cap radical ; Joanna Macy cite 3 axes :

  • la résistance : dire et faire « Non », afin de freiner au maximum la destruction (le sujet de cet article)
  • construire des alternatives : on y retrouve le mouvement de la Transition, écoles alternatives, monnaies complémentaires, etc.
  • contribuer à faire évoluer les consciences : livres, films, reportages, pratiques comme le Travail Qui Relie, etc.

Les 3 axes sont imbriqués, complémentaires, indispensables – il n’y en a pas un meilleur ou plus important que l’autre. Il est même courant de naviguer entre les 3, selon les élans du moment.

Alors revenons à ce sentiment d’impuissance… Il n’est pas probablement pas seulement lié à l’absence d’idées sur des actions à mener, mais aussi (et surtout ?) à notre capacité individuelle à mobiliser nos énergies, à se ressourcer, s’écouter, à se réunir, se soutenir.

Ça tombe bien – l’Université des Colibris propose un MOOC « Transition Intérieure » qui vient juste de commencer !

(la vache, je réalise que c’est le plus long teaser que j’ai écrit 😉 )

Pour aller plus loin :

  • « Désobéissance civile », Henry David Thoreau (1ère édition 1849) – EAN 9782351786079 ou 9782360545513
  • « La désobéissance civile », Christian Mellon, EAN 9782757400654
  • « La désobéissance civile », Sylvie Ollitrault et Graeme Hayes, EAN 9782724614268
  • « Désobéir », Frédéric Gros, EAN 9782226395283
  • « Earthforce, manuel de l’éco-guerrier », Paul Watson, EAN 9782330047955
  • « L’espérance en mouvement », Joanna Macy et Chris Johnstone, EAN 9782830916577
  • « Notre coeur sait qu’un monde plus beau est possible », Charles Eisenstein, EAN 9782889533831
  • « Ton autre vie », Franck Lopvet, EAN 9782212574784