Je crois que je peux maintenant raconter cette histoire ; il y a prescription. Il y aura probablement des inexactitudes et imprécisions sur le contenu – je ne me souviens plus vraiment des détails, mais ce n’est pas très important pour l’histoire globale. Début 2004, je suis encore ingénieur en sécurité informatique ; j’intègre une équipe Européenne fraîchement créée afin de soutenir les différentes équipes locales et de promouvoir les nouveaux produit de l’entreprise.
Quelques jours après la prise de cette nouvelle fonction, mon boss m’appelle et me dit : « Il faut que tu ailles en Finlande, nous sommes convoqués pour une rencontre ». Une rencontre de quoi ? Avec qui ? Pour quoi ? Nous n’avons pas de réponse. « Ils veulent quelqu’un de chez nous, mais pas du bureau local ; je n’ai pas plus de détails, mais c’est important ». Me voici parti pour Helsinki, sans plus d’information.
J’arrive sur place, dans un petit centre de conférences. Il y a un policier à l’entrée (bizarre) ; mon nom est sur la liste, je rentre et je cherche des visages connus. Il y a une ou 2 personnes en uniforme sans que je puisse vraiment savoir de quel uniforme il s’agit. Les gars de l’équipe locale ne sont pas là, et il n’y a pas non plus de partenaires que j’avais pu rentrer à d’autres occasions. La réunion d’introduction commence, nous sommes environ 50-60 personnes dans une salle.
Le premier intervenant est un homme qui représente le gouvernement. Il commence : « Il y a 3 semaines, la Finlande a perdu Internet pendant 7 heures, suite à un accident sur un câble sous-marin. Pour des raisons qui ne sont pas encore complètement claires, le réseau a dysfonctionné en local. Nous nous sommes rendus compte que pendant ce laps de temps nous avons perdu beaucoup de choses : distributeurs d’argent HS, communications fortement perturbées pour les services vitaux telles que les pompiers, la police, les services de soin ; les réapprovisionnements automatiques des supermarchés étaient HS, idem pour les communications inter-bancaires. Ça n’a duré que 7 heures, mais pendant 7 heures, une bonne partie du pays était paralysé. Ceci était dû à un accident, mais nous aimerions explorer avec vous à la fois d’autres possibilités, notamment de cyber-attaques, et voir comment on peut se prémunir de ça au mieux. Nous allons pendant la journée échanger en sous-groupes sur le sujet ; il y a ici des représentants de différents organes et entreprises vitales du pays qui feront partie des groupes ; vous tournerez dans ces groupes. »
L’atmosphère était surréaliste ; pour la première fois, je réalisais qu’un pays entier pouvait se retrouver en grande difficulté à cause d’un incident mineur : nous ne parlions pas d’un bombardement ou d’une épidémie : juste de tuyaux (numériques) qui ne faisaient plus leur job. Pour la première fois, je prenais conscience de la fragilité de nos sociétés hyper connectées ; je prenais conscience qu’Internet n’était pas seulement un truc cool pour échanger des messages, s’informer, se divertir ou acheter des trucs assis bien confortablement dans son canapé. Non ; Internet est aussi utilisé comme support de base pour des communications plutôt vitales pour un pays.
Est-ce réellement différent aujourd’hui ? Je ne le crois pas, même si je ne suis plus du tout à jour sur le sujet. A l’époque, je me souviens avoir fait la liste des données critiques qui passaient par le Net (via des canaux chiffrés) d’après les projets chez nos différents clients (grandes entreprises privées, entreprises publiques, administrations). Et ça ne m’a pas fait rigoler du tout. Et maintenant ? Juste pour prendre un seul exemple : la voix sur IP (téléphonie intégrée à l’informatique et transportée par Internet), c’est super… sauf quand il n’y a plus d’IP. Hors, aujourd’hui en France, Orange n’installe plus de nouvelles lignes téléphoniques classiques ; si vous voulez le téléphone, vous aurez une box connectée à Internet. Et du coup, s’il y a une panne de courant, vous n’avez plus de téléphone. Les normes ERP (Établissement Recevant du Public) imposent en conséquence un onduleur (système de secours électrique) pour la box, afin de pouvoir appeler les secours même en cas de panne électrique. Plus d’internet = plus de téléphone ?
Avec le recul, je me rends compte que cette expérience était ma première expérience d’effondrement, une des nombreuses pièces du puzzle qui se sont brutalement assemblées début 2018. Il y a des milliers de choses très cool dans nos sociétés modernes et ses progrès technologiques ; mes parents et mes frères ne seraient sans doute plus là sans la médecine moderne. Mais ceci a été fait dans une course effrénée qui nous a fait perdre de vue l’extrême fragilité que nous étions en train de créer… Fin du chapitre 1.