Monoculture éducative, toujours plus loin ?

Le modèle de la monoculture éducative est au bout du chemin ; ce n’est plus tenable, sous aucun angle. Les écoles alternatives se multiplient : le nombre d’écoles hors contrat a doublé en 5 ans, passant de 793 en 2015 à 1571 en 2020, et ce malgré le durcissement de la règlementation en 2018. Le nombre d’enfants qui bénéficient de l’instruction en famille explose lui aussi, passant de 35 000 en 2017 à 50 000 en 2020. Les démissions augmentent dans l’éducation nationale, bien qu’il soit difficile d’avoir des chiffres récents (et que la démission n’est pas un droit dans l’éducation nationale : elle est soumise à acceptation de la hiérarchie).

En réaction, le système se raidit. Annonce de l’interdiction de l’instruction en famille, et durcissement des conditions pour les écoles hors contrat (avec possibilité de fermeture administrative sans passer par un juge), avec comme prétexte « la lutte contre le séparatisme ». Tout ça, au mépris de la déclaration universelle des droits de l’Homme qui dans son article 26 énonce : « Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants. ». Au mépris aussi de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales (Protocole additionnel, article 2 P.33) : « L’État, dans l’exercice des fonctions qu’il assumera dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, respectera le droit des parents d’assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ». Et au mépris enfin de la Charte des droits fondamentaux de l’union européenne qui dans son Article 14 énonce : « La liberté de créer des établissements d’enseignement dans le respect des principes démocratiques, ainsi que le droit des parents d’assurer l’éducation et l’enseignement de leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, philosophiques et pédagogiques, sont respectés selon les lois nationales qui en régissent l’exercice. ». Mais ce ne sont que des détails. En réaction à ces réactions, des gens se mobilisent ici et là. Des tribunes sont rédigées (Marianne, Libération). Quel impact dans un espace public déjà sur-saturé ?

Dans le dernier numéro d’Yggdrasil, à la question « Le vendredi 2 octobre 2020, le président annonce avoir décidé de retirer la liberté de choisir l’instruction en famille. Quels enjeux perçois-tu derrière cette privation de liberté ? », André Stern répond : « La première chose que je vois, c’est qu’une liberté est en danger. Or, pour moi, il n’y a pas de petite liberté, il y a la liberté tout court. Et je suis tout de suite en alarme quand il y a une liberté qu’on menace de restreindre. La deuxième chose, c’est l’argument vendeur selon lequel ce serait une liberté qui ne concernerait qu’une frange infime de la population, puisqu’il y a officiellement 50 000 enfants non-scolarisés en France pratiquant l’instruction en famille, et donc on dit que ça ne concerne qu’une petite partie de la population… En fait, ça nous concerne tous. Il y a 13 millions d’enfants scolarisable, ça fait 13 millions d’enfants concernés. Parce que si nous les privons de cette liberté, nous les privons d’un choix. Il y a plein de gens pour qui ça peut devenir d’actualité du jour au lendemain et qui ne le savent pas aujourd’hui. Je tiens à m’adresser à ceux-là : une situation professionnelle qui change, un enfant en phobie scolaire, en situation de harcèlement et autre difficultés, ça arrive à tout le monde et tout le monde ne peut pas se payer une école hors contrat ! Je pense que tout cela repose sur un malentendu : il y a une grosse confusion entre déscolarisation sauvage et instruction en famille. Parce que l’instruction en famille (IEF) est une chose officielle qui n’est pas hors système, mais qui fait partie du système, qui est déclarée et contrôlée annuellement. Donc supprimer l’instruction en famille, c’est interdire les enfants officiels, déclarés, visibles, traçables, mais ça ne met aucunement fin à la déscolarisation sauvage, qui est le problème des familles séparatistes visées par cette loi. Familles qui, de toutes manières, ne le déclarent pas, sont dans l’illégalité et ne le déclareront toujours pas si on supprime le droit aux familles déclarées. C’est étonnant de supprimer un droit aux enfants déclarés sans réussir à résoudre le problème ! Cela me rappelle ce qu’avait dit Martin Niemöller, qui était pasteur : « Ils sont d’abord venus chercher les socialistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas socialiste. Puis ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas syndicaliste. Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas Juif. Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre ». Nous sommes tous concernés. »

Au nom du combat contre les séparatismes, ou bien de la laïcité, on fait passer à peu près n’importe quoi. Arrêtons-nous quelques instants sur la laïcité… A ce jour, plus de 2 millions d’élèves sont scolarisés dans près de 8000 établissements catholiques ; hors, la quasi-totalité de ces établissements sont des établissement privés sous contrat, c’est à dire qu’il sont partiellement financés par l’État Français, sur le budget du Ministère de l’Éducation. En 2017, sur un budget de 68,64 milliards d’Euros, Le Ministère de l’éducation consacrait près de 7 milliards d’Euros à l’enseignement privé sous contrat, soit un peu plus de 10% de son budget. Et 95% des établissements privés sous contrat sont des établissements catholiques. Oui, vous avez bien lu : près de 10% du budget de l’Éducation Nationale (en 2017 en tous cas) part pour l’enseignement catholique. Est-ce réellement ça, pour vous, une éducation « laïque » ? Je n’ai rien contre l’enseignement catholique en soi – simplement, comment un État peut-il se réclamer « laïque » en dépensant 10% de son budget éducatif pour des écoles sous tutelle de la conférence des évêques ? La laïcité ne voudrait-elle pas que ces 10% soient utilisés aussi pour financer des établissements musulmans, bouddhistes, juifs ou autres (ou bien ne financer aucune école confessionnelle, évidemment ;-)) ? Manifestement non.

Partout la monoculture éducative se durcit, jusque dans les universités. Il faut que tout le monde sorte du même moule, même si ce moule nous mène aux catastrophes.

Et je me mets à rêver. Je rêve à une école publique où les « inspecteurs » deviennent des « facilitateurs », des soutiens. Je rêve à une école publique où on laisse la liberté aux enseignant(e)s la liberté de faire leur métier comme elles et ils le souhaitent, avec des classes allégées (je me souviens de l’exemple finlandais dans « Demain »), de l’aide pour introduire des pédagogies alternatives, du soutien humain pour gérer les enfants qui demandent plus d’attention. Je rêve que le « programme » passe de 300 pages à 15 pages et inclue la coopération, la connexion à soi-même (émotions, ressentis physiques, etc.) et à tout le vivant. Je rêve que les enfants puissent choisir ce qu’ils veulent étudier, guidés par l’enthousiasme et la curiosité, afin de développer leurs talents propres. Je rêve que les cours puissent se passer hors des salles de classe, dans la nature, partout où c’est possible. Je rêve à des écoles alternatives publiques comme on peut en voir ailleurs. Aïe, je viens de me pincer.

Pour aller plus loin :

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