L’espace du milieu

Il y a clivage. Gros clivage, même. Que ce soit au sein des groupes d’amis, des familles, des communautés (collègues de boulot, clubs, pratiques spirituelles ou religieuses, etc.), la tension est présente, palpable, parfois même étouffante.

Les 2 extrêmes

D’un côté, les « suivistes ». Bon, OK, j’invente ce mot, qui désigne selon moi des personnes qui prennent le discours gouvernemental comme l’évangile, sans réellement le questionner.

A l’autre extrême, il y a les « complotistes », qui pensent qu’une personne ou un groupe de personnes veulent notre mal et devenir les maîtres du monde.

Les « suivistes » sont montrés du doigt par les autres : ils regarderaient la télé en boucle avec des chips et du coca, buvant les paroles du plus décervelé pseudo-journaliste sans faire passer toutes ces infos par la case « cerveau ». Si le Premier Ministre leur demandait de se jeter par la fenêtre, ils le feraient immédiatement, enroulés dans le drapeau Français en chantant la Marseillaise.

A l’autre extrême, les « complotistes » sont stigmatisés par les autres : ils croiraient que la Terre est plate, prendraient un saladier de fake news tous les matins au petit dej, seraient anti-vax, anti-médecine moderne, anti-presque-tout. Ils seraient tellement débiles qu’ils n’auraient pas compris que James Bond (et le Spectre) était une fiction. Ils seraient complètement irresponsables face à la crise sanitaire que nous traversons : ils seraient celles et ceux qui, ne respectant pas les règles élémentaires de bon sens, continuent de tuer nos parents, grands-parents, amis ; bon, pas avec un flingue, mais franchement c’est tout comme.

Les 2 groupes se haïssent, bien sûr. Ils ne peuvent pas dialoguer. C’est viscéral. Quand on en croise un.e de l’autre camp, ça nous fait tout de suite monter en pression, atteindre la zone rouge : soit on décide de se fâcher tout rouge (quand c’est un.e collègue de boulot qu’on n’appréciait déjà pas tellement), soit on évite carrément le sujet (pour préserver la relation avec sa sœur/son frère).

Voilà le tableau : d’un côté, les « suivistes », et de l’autre côté, les « complotistes ». A ce jour, tout.e Français.e (ah, ces Français…) tomberait forcément dans l’une ou l’autre des catégories ; c’est comme si il y avait un aimant qui attirait toute personne d’un côté ou de l’autre. Tu es soit « suiviste », soit « complotiste ». Et il n’y aurait que 2 issues : la baston générale, ou bien l’isolement social.

Énorme caricature ? Bon, OK, j’ai un peu forcé le trait. Et en même temps les contenus éditoriaux ne font pas beaucoup mieux. Les gens qui vont manifester contre le passe sanitaire ? De dangereux militants d’extrême–droite antisémites. Les gilets-jaunes ? Des complotistes ; je m’arrête là, vous avez compris où je voulais en venir.

L’espace du milieu

Y a t’il quelque chose entre ces 2 positions extrêmes ? Eh bien je crois que oui, même si cet espace est quasiment invisible dans l’espace public. Non seulement il existe, mais je pense qu’il est majoritaire, c’est à dire que la majorité de la population ne se retrouve ni dans l’une ni dans l’autre catégorie. Je pense que toute la diversité des opinions, des vécus, des aspirations, a sa place entre ces 2 extrêmes : on a le droit d’être pro-vaccins et anti-passe sanitaire. On a le droit de prendre soin concrètement de notre entourage sans pour autant vouloir se vacciner. On a le droit de vouloir contribuer au bien-être de la communauté sans pour autant accepter de « jouer » aux policiers. On a le droit de s’interroger sur la stratégie retenue en France, et d’aller explorer les autres choix faits par d’autres pays, sans pour autant être égoïste, individualiste ou même « traître ». On a le droit d’adhérer à l’idée d’une vaccination massive de la population et en même temps être viscéralement attaché.e au secret médical.

Bref, il existe une infinité de couleurs entre le blanc du « suiviste » et le noir du « complotiste ». C’est l’espace du milieu. C’est l’espace du « ET » plutôt que du « OU ». C’est l’espace de nos complexités, de nos doutes, de nos incohérences parfois (souvent ?).

Où est-il visible, cet espace du milieu ? Les débats dans le domaine public ? Les livres ? Jusqu’à maintenant, ça ressemble au vide intersidéral : à part le petit bouquin de Barbara Stiegler (« De la démocratie en pandémie », Tracts Gallimard, 64 pages, 3,90€), pas grand chose… (en tous cas vu de ma fenêtre ! ;-).

Cet espace du milieu, il nous appartient, à toutes et à tous. C’est à chacun de nous d’aller l’occuper, le nourrir ; peut-être d’abord par l’écoute profonde, sincère : mon frère/voisin/collègue a sincèrement peur (du virus, ou bien des conséquences de telle ou telle décision politique) ; ma mère/voisine/amie est sincèrement perdue dans ce flot d’informations contradictoires, et affectée par ce brouhaha, cette ambiance générale. Ensuite certainement par la parole, en évitant soigneusement l’écueil de vouloir convaincre : comment est-ce que je vis ça ? Avec quoi je suis d’accord ? Avec quoi je ne le suis pas ? Aussi par des choix personnels, intimes. Et là, ça se complique : le cerveau, inondé d’informations (majoritairement blanches ou noires), déclare forfait. Burn-out. Il va avoir besoin d’aide pour choisir : la sensibilité, les ressentis, l’intuition, le « ventre » qui parle. Et peut-être le plus important, et certainement le le plus difficile : ne pas classer ou se laisser classer dans l’un ou l’autre des 2 extrêmes. L’aimant est puissant, chez les autres… et aussi chez nous ! C’est trop vite fait, au détour d’une petite phrase, de classer (presque par réflexe), mon interlocuteur.trice dans l’une des deux catégories. Ce n’est pas forcément conscient, mais l’idée arrive vite, et me déconnecte de ce que l’autre personne va ensuite dire. Moi, je suis dans cet espace du milieu, mais ce mec/cette nana est dans le noir ou le blanc. La séparation est à l’œuvre.

Occupons cet espace, par tous les moyens ! OK pour la distanciation sanitaire, mais pas pour la distanciation sociale. OK pour le débat d’idées, pas pour la censure. Il y a tout un espace à occuper, des liens à réparer ou à renforcer, des ponts à construire. Arrêtons la culpabilisation, l’infantilisation, les caricatures, les simplifications… La situation est complexe, globale, inédite à bien des égards ; l’humanité fait face à quelque chose de nouveau dans cette époque moderne. Ça ressemble à une invitation à prendre soin de notre jardin intérieur pour prendre soin des relations et des autres, à écouter notre boussole intérieure pour soutenir le cerveau qui sature, à faire des choix assumés et à les revisiter régulièrement. Nous avons à nous positionner, individuellement et collectivement, et à nous rapprocher plutôt que nous éloigner. Peut-être avons-nous à ré-inventer la convivialité ? Re-cultiver la légèreté ? Se re-connecter à tout le vivant qui nous entoure ? Re-trouver des ressources oubliées ?

Sacrée époque… que voulons-nous en faire ? Sacrée question.

Addendum du 9/09/21 : je découvre cet article de blog de l’UdN : c’est dans l’air !

Une réflexion sur « L’espace du milieu »

  1. Monique Mahieu

    Merci, merci pour ce beau texte créatif, constructif, apaisant…Je diffuse et cela infusera (peut-être!)
    Monique

    Répondre ↓

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