Vous pensiez à la guerre en Ukraine ? Je n’ai ni l’inspiration, ni les capacités de parler de cette guerre là. Des gens le font très bien !
Non, la guerre qui m’interpelle aujourd’hui est une guerre plus ancienne, plus large : on peut la nommer sans sourciller « guerre mondiale », tant elle est répandue à la fois géographiquement et idéologiquement. Et pourtant, elle se fait discrète – peu de personnes la nomment pour ce qu’elle est, et elle ne fait pas la une des médias : à peine un petit article de temps en temps, et encore.
Je dis « et encore », car j’ai très rarement lu que Sapiens (une partie de Sapiens, pour être plus précis) menait une guerre systématique contre le vivant. Contre le v-i-v-a-n-t.
Comment se représente-t’on le vivant, dans notre culture ? Vous souvenez-vous de la chaîne alimentaire, ou bien de la représentation de l’évolution à l’école ? Ça ressemblait un peu à ça :

Sapiens-mâle est en haut de la pyramide. Sapiens-femelle un peu en-dessous, quand même, et pas seulement pour la provoc’.
Hors, nous avons oublié (ou jamais vraiment appris ?) où se place Sapiens dans la toile du vivant. Ici et là, des marches du temps profond sont organisées en France et ailleurs. Cette marche consiste à parcourir 4,6km, qui représentent 4,6 milliards d’années d’âge de la Terre. A chaque pas, on parcourt un million d’années, retraçant ainsi l’histoire de la Terre, l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, en passant par le corps. L’essentiel du temps de développement de la vie se passe dans les océans : la vie n’apparaît en surface que vers -800 millions d’années (800m avant l’arrivée de la marche), avec des champignons, algues et lichens (vous ne verrez plus les lichens de la même manière, maintenant ;-)). Quelques autres étapes de surface :
- Araignées et mille-pattes : -438 millions d’années
- Abeilles : -250 millions d’années
- Tortues : -200 millions d’années
- Éléphants : -7 millions d’années
- Grands félins : -1,8 millions d’années
Prenez un instant pour vous poser. Vous avez marché 4,6km, ça a mis 3 heures car on marche doucement et on s’arrête souvent pour décrire les étapes d’évolution de la vie. Vous sentez bien vos jambes, et tout le reste. A 1,8m de l’arrivée, après toute cette marche, apparaissent les grands félins. Savez-vous quand Sapiens arrive ? A 30cm de l’arrivée (-300 000 ans). 30cm seulement de la fin. La révolution industrielle ? Un cinquième de mm avant la fin de la marche.
Sapiens, il y a environ 10 000 ans (1 cm de l’arrivée), a décidé que des morceaux de Terre lui appartenaient, et a commencé l’élevage. Depuis 200 ans (0,2mm), c’est une vraie guerre que Sapiens mène contre le reste du vivant, à l’aide des technologies les plus avancées, y compris des armes de destruction massive : ultra-mécanisation de la déforestation, produits chimiques de plus en plus destructeurs, etc., etc. (la créativité de Sapiens est sans limite, y compris pour le pire).
Alors, ici et là, on parle pudiquement, du bout des lèvres, de « chute de la biodiversité », de disparition des populations et des espèces. Voici quelques exemples que vous connaissez sans doute déjà :
- la FAO estime que 75% de la diversité des cultures a été perdue entre 1900 et 2000 (voir aussi l’article de l’ONU ici).
- entre 1970 et 2016, la population des vertébrés sauvages a décliné de 68% (WWF)
- 90% de la biomasse des grands poissons a disparu depuis le début de l’ère industrielle. 99,5% des saumons sauvages ont disparu depuis 1900 (National Academy of science, USA).
- 52% de la population des oiseaux des champs a disparu en Europe en 30 ans (voir aussi l’article du Monde ici).
Il s’agit d’un massacre. Systématique. Systémique. De tout le vivant. Une guerre sans pitié, sans règles, sans convention de Genève.
L’été dernier, en me baladant à vélo, je passe devant ce bâtiment :

La « compagnie générale des Biocides ». C’est à dire qu’il y a un gars, voire un groupe de personnes, qui ont eu le courage de nommer leur entreprise en 1960 avec ce nom : compagnie générale des biocides. (Bio-cide, c’est « tueur du vivant » étymologiquement). Certes, ça a le mérite d’être clair. Mais ça veut aussi dire que chaque salarié.e de cette entreprise, depuis des années (elle existe encore), va au boulot en sachant exactement ce qu’il.elle va faire : contribuer à détruire le vivant. Aujourd’hui, plus personne n’oserait appeler son entreprise comme ça, ni même afficher si clairement son activité. On se planque derrière des mots du type « phytosanitaire » (« soigner les plantes »), mais il n’y a jamais eu autant de puissance (financière, humaine, technologique) mise en œuvre pour détruire le vivant. Et nous payons, toutes et tous, pour ça !
En parlant de se planquer derrière des mots… Peut-on s’arrêter une minute sur le mot « environnement » ? Larousse dit : « Ensemble des éléments (biotiques ou abiotiques) qui entourent un individu ou une espèce et dont certains contribuent directement à subvenir à ses besoins ». Prenons l’air : il est en nous, pour de vrai, l’air : dans nos poumons ! Il ne fait pas partie de notre environnement, mais de nous ! Idem pour l’eau… Ce sont des exemples évidents, mais qui montrent l’absurdité de ce concept d' »environnement ».
Et que faisons-nous ? Nous rendons l’air irrespirable, causant des dizaines de milliers de morts chaque année en France. Il y a quelques générations, la plupart de nos rivières étaient potables. Combien le sont aujourd’hui ? Il faut de plus en plus de technologie pour rendre notre eau potable, et lorsqu’on n’y arrive plus… on change les normes… Vous avez compris le principe : ce mot « environnement » n’est qu’une tentative désespérée de cacher une réalité impossible à regarder en face : en même temps que nous détruisons le vivant, nous nous auto-détruisons, systématiquement, efficacement. Bah oui. Sapiens, il fait partie intégrante du vivant.

Sapiens est une jeune espèce – une des plus jeunes ici sur Terre. Un bébé. Un bébé doué, certes (et encore !), mais vraiment un bébé. Nous nous croyons intelligents, malins, conscients, évolués, mais à la fin, nous sommes des nouveaux-nés… Les dinosaures ont vécu 228 millions d’années sur Terre (228 mètres – Sapiens, 30 cm seulement) – et nous, Sapiens, après seulement 300 000 ans, nous sommes en danger d’extinction, par nos propres actions (les dinosaures n’ont pas choisi l’astéroïde qui est tombé sur le Yucatan). Comme dirait Eric Lenoir, « Nous sommes comme des analphabètes qui utiliseraient une bibliothèque comme réserve de papier pour allumer le feu ». Nous pouvons bomber le torse en criant sur les toits que nous savons allumer du feu, mais eh, franchement, n’avons-nous pas mieux à faire ici sur Terre ?