Les sujets d’indignation ne manquent pas, et je ne me risquerai pas à en dresser une liste : nous avons toutes et tous des points sensibles qui nous activent, nous permettant d’explorer une large palette d’émotions allant de la peur à la colère en passant par le dégoût. Il existe cependant un point rassembleur : le sentiment d’impuissance. Que puis-je faire, individuellement ? Où mettre mon énergie pour contribuer à faire changer «les choses » (vous pouvez préciser selon votre sensibilité) ?
Il y a presque un an, Le Monde sortait un dossier au sujet de la désobéissance civile («De Gandhi à Extinction Rebellion, la longue marche de la désobéissance civile», de Anne Chemin) ; il faisait suite à une tribune de 1000 scientifiques qui appelaient ,face à la crise écologique, à «participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…)»…
Alors que certains prônent la non-violence dans sa plus grande pureté (Extinction Rebellion par exemple), d’autres invitent ouvertement à mener des actions directes potentiellement destructrices de biens (Deep Green Resistance ou bien See Shepherd par exemple, mais les plus connus en France sont certainement les faucheurs volontaires). Certains groupes (par exemple les «Black Blocks»), eux, vont à la confrontation physique, quitte à saboter des actions de grande ampleur (cf. « Désobéissant.e.s » de Alizée Chiappini et Adèle Flaux).
En Juin 2015, les Colibris organisaient une table ronde sur le thème « Une histoire de violence » ; j’avais été particulièrement remué par l’intervention de Paul Watson (co-fondateur de Greenpeace, et fondateur de Sea Shepherd) :
« Les États ont le monopole de la violence » dit Paul Watson ; nul doute que la France est championne des démocraties à ce sujet… Je suis tombé de ma chaise en découvrant comment ont été « traitées » les récentes émeutes aux Pays-Bas : « Le maire de Rotterdam, et figure populaire du parti social-démocrate PvdA, Ahmed Aboutaleb, a justifié l’usage de canons à eau pour disperser les manifestants : « Ce sont des voleurs éhontés, que puis-je vous dire de plus… Nous avons dû menacer d’utiliser des grenades lacrymogènes, ce qu’il ne m’était jamais arrivé dans toute ma carrière de maire [depuis 2009 – ndlr] » » – le gars s’excuse d’avoir utilisé des canons à eau et a dû « menacer d’utiliser les gaz lacrymo »… Science-fiction pour un Français… ou bien normalité ? Avons-nous déjà renoncé au droit de manifester dans le calme et la paix, sans se sentir menacés par celles et ceux qui sont censés nous protéger ? Et j’écris ça en ayant pris le temps d’aller explorer l’autre côté du miroir, la grande majorité des membres des « forces de l’ordre » faisant leur métier dignement.
Dans l’Histoire récente (révolutions arabes, pour ne prendre que cet exemple), les désobéissants, nommés « terroristes » par le pouvoir en place, sont devenus des héros par la suite. Que dire des Résistants pendant la seconde guerre mondiale, et toutes celles et ceux qui ont consciemment violé les lois de Vichy ? Certain.e.s ont un arbre à Yad Vashem, reconnu.e.s pour leurs actes héroïques. Que dire encore de Mandela qui a été emprisonné pour « terrorisme » pendant plus de 27 ans ? Gandhi aussi est passé plusieurs fois par la case « prison »… Alors le caractère « sacré » de la loi, où est-il réellement, à partir du moment où ladite loi est destructrice (de la biodiversité, des structures sociales, des libertés fondamentales etc. – complétez selon vos sensibilités) ? Est-ce qu’à partir du moment où nos vies (et celles des générations suivantes) sont clairement en jeu la Résistance/désobéissance ne devient pas un acte Citoyen ? Ce n’est pas un hasard si de nouveaux collectifs reprennent la rhétorique de cette époque (Conseil National de la Nouvelle Résistance par exemple)…
Où placer le curseur ? Il existe plusieurs niveaux de désobéissance, selon les risques que nous sommes prêts à prendre ; il semblerait qu’une clé de la réussite soit un engagement total, en ayant au préalable accepté les éventuelles conséquences… Je laisse la parole à Satish Kumar :
Bien que des Gandhi, Luther King ou Mandela modernes existent (Aung San Suu Kyi, Snowden dans un autre registre, etc.), nous n’avons pas toutes et tous la fibre de la grande désobéissance et du sacrifice…
La désobéissance, ou même la résistance ne sont heureusement pas les seules voies pour opérer un changement de cap radical ; Joanna Macy cite 3 axes :
- la résistance : dire et faire « Non », afin de freiner au maximum la destruction (le sujet de cet article)
- construire des alternatives : on y retrouve le mouvement de la Transition, écoles alternatives, monnaies complémentaires, etc.
- contribuer à faire évoluer les consciences : livres, films, reportages, pratiques comme le Travail Qui Relie, etc.
Les 3 axes sont imbriqués, complémentaires, indispensables – il n’y en a pas un meilleur ou plus important que l’autre. Il est même courant de naviguer entre les 3, selon les élans du moment.
Alors revenons à ce sentiment d’impuissance… Il n’est pas probablement pas seulement lié à l’absence d’idées sur des actions à mener, mais aussi (et surtout ?) à notre capacité individuelle à mobiliser nos énergies, à se ressourcer, s’écouter, à se réunir, se soutenir.
Ça tombe bien – l’Université des Colibris propose un MOOC « Transition Intérieure » qui vient juste de commencer !
(la vache, je réalise que c’est le plus long teaser que j’ai écrit 😉 )
Pour aller plus loin :
- « Désobéissance civile », Henry David Thoreau (1ère édition 1849) – EAN 9782351786079 ou 9782360545513
- « La désobéissance civile », Christian Mellon, EAN 9782757400654
- « La désobéissance civile », Sylvie Ollitrault et Graeme Hayes, EAN 9782724614268
- « Désobéir », Frédéric Gros, EAN 9782226395283
- « Earthforce, manuel de l’éco-guerrier », Paul Watson, EAN 9782330047955
- « L’espérance en mouvement », Joanna Macy et Chris Johnstone, EAN 9782830916577
- « Notre coeur sait qu’un monde plus beau est possible », Charles Eisenstein, EAN 9782889533831
- « Ton autre vie », Franck Lopvet, EAN 9782212574784